Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/299

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


bête farouche durant des milliers de lieues, des steppes de Sibérie au cœur de l’empire, des portes de Moscou à la Caspienne ; poursuite passionnée, grandiose et effrayante, où le fauve traqué fit tête cent fois, chassa souvent les vainqueurs à son tour, souleva les peuples dans sa course, incendia les cités, fit trembler la Russie et fuir ses armées, tout en fuyant lui-même devant le dogue acharné qui seul savait comment le dompter, — Michelsohn ramena d’abord Pougatchef à travers l’Oural, sans donner un jour de repos à sa troupe ; à plusieurs reprises il le joignit, dispersa ses bandes et prit ses canons : travail de Sisyphe, peine inutile vis-à-vis de cette armée qui comptait autant de soldats qu’il y avait de serfs en Russie. Les chefs rebelles échappaient de toute la vitesse de leurs chevaux, se jetaient dans les distilleries et les mines de la montagne, s’y ravitaillaient d’hommes et de vivres, et reparaissaient quelques jours après avec une nouvelle horde de vagabonds et de nomades, horde mal armée et peu solide, mais par là même insaisissable pour la petite colonne régulière qui s’avançait difficilement, en peine de munitions et d’approvisionnemens. Vers le milieu de juin, après un mois de cette poursuite, Michelsohn dut s’arrêter à Oufa, son point de départ, pour refaire sa troupe exténuée. Pougatchef gagna la Kama, la grande rivière qui forme la ligne de défense de Kazan.

On tremblait de nouveau dans cette ville. Il n’y avait pas quinze cents hommes dans la capitale de la Russie orientale, pas une compagnie aux environs. Galitzine, Freimann, tous les généraux qui avaient libéré la vallée de l’Iayk se reposaient à Orenbourg, croyant la guerre finie, ne se doutant pas qu’elle n’avait fait que changer de théâtre, du sud au nord. Le vieux Brandt, le gouverneur de Kazan, envoya un détachement occuper la citadelle d’Ossa, qui gardait le passage du fleuve ; le commandant perdit courage en voyant les meules de foin enflammées que Barbeblanche avait eu l’idée de pousser contre le rempart ; il ouvrit ses portes, reçut Pougatchef à genoux, et n’en fut pas moins pendu. Un lieutenant, du nom de Minief, trouva grâce devant l’imposteur ; ce traître, au fait des défenses de Kazan, exhorta le rebelle à tenter un coup de désespoir de ce côté : les bandes passèrent aussitôt la Kama et marchèrent droit sur la grande cité. Michelsohn, retenu à Oufa, avait perdu de l’avance ; les autres généraux se gardaient de bouger ; même les plus proches de Kazan se retiraient précipitamment sur Moscou, tant était grande alors la terreur du nom de Pougatchef ! Seul, le brave Tolstoï, commandant de la légion de volontaires, essaya d’arrêter le bandit à douze verstes de la ville ; il fut tué dans l’affaire, et sa troupe plia. Le 11 juillet, les bourgeois de Kazan virent avec