Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/326

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


la conversation sur la littérature. J’avais été chargée par le poète Lemercier, qu’il aimait assez, de lui porter une tragédie nommée Philippe-Auguste qu’il venait de finir et qui contenait des applications à sa propre personne. Il voulut la lire tout haut, nous étions tous deux seulement. C’était quelque chose de plaisant de voir un homme toujours pressé, même quand il n’avait rien à faire, aux prises avec l’obligation de prononcer des mots de suite sans s’interrompre, forcé de lire des vers alexandrins dont il ne comprenait pas la mesure, et vraiment prononçant si mal qu’on eût dit qu’il n’entendait pas ce qu’il lisait. D’ailleurs, dès qu’il ouvrait un livre, il voulait juger. Je lui demandai le manuscrit, je le lus moi-même ; alors il se mit à parler, il se ressaisit à son tour de l’ouvrage et raya des tirades entières, y fit quelques notes marginales, blâma le plan et les caractères. Il ne courait pas grand risque de se tromper, car la pièce était mauvaise. Ce qui me parut assez singulier, c’est qu’à la suite de cette lecture, il me signifia qu’il ne voulait point que l’auteur crût que toutes ces ratures et ces corrections fussent d’une main si importante, et m’ordonna de les prendre sur mon compte. Je m’en défendis fort, comme on peut le penser, j’eus grand’peine à le faire revenir de cette fantaisie et à lui faire comprendre que, s’il était déjà un peu étrange qu’il eût ainsi biffé et presque défiguré le manuscrit d’un auteur, il serait sans aucune convenance que je me fusse, moi, avisée d’une pareille liberté. « A la bonne heure, disait-il, mais pour cela comme dans d’autres occasions j’avoue que je n’aime guère ce mot vague et niveleur des convenances que vous autres jetez en avant à toute occasion. C’est une invention des sots pour se rapprocher à peu près des gens d’esprit, une sorte de bâillon social qui gêne le fort et qui ne sert que le médiocre. Il se peut qu’elles vous soient commodes, à vous, qui n’avez pas grand’chose à faire dans cette vie ; mais vous sentez bien que moi, par exemple, il est des occasions où je serais forcé de les fouler aux pieds. — Mais, lui répondis-je, en les appliquant à la conduite de la vie, ne seraient-elles pas un peu ce que les règles sont aux ouvrages dramatiques ? elles leur donnent de l’ordre et de la régularité, et ne gênent réellement le génie que lorsqu’il voudrait s’abandonner à des écarts condamnés par le bon goût. — Ah ! le bon goût, voilà encore une de ces paroles classiques que je n’adopte point [1]. C’est peut-être ma faute, mais il y a certaines règles que je ne sens point. Par exemple, ce qu’on appelle le style, mauvais ou bon, ne me frappe guère. Je ne suis sensible qu’à la force de la pensée. J’ai aimé d’abord Ossian, mais c’est par la même

  1. M. de Talleyrand disait une fois à Bonaparte : « Le bon goût est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu’il n’existerait plus. »