Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/328

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Les militaires de la maison s’étonnaient quelquefois qu’une femme pût ainsi demeurer de longues heures avec leur maître, pour causer sur des matières toujours un peu sérieuses ; ils en tirèrent des conclusions qui compromettaient ma conduite, toute simple et toute paisible qu’elle était. J’ose le dire : la pureté de mon âme, les sentimens qui m’attachaient pour toute ma vie à mon mari, ne me permettaient point de concevoir l’idée des soupçons que l’on formait sur moi dans l’antichambre du consul, tandis que je l’écoutais dans son salon. Quand il revint à Paris, ses aides de camp s’amusèrent de nos longs tête-à-tête ; Mme Bonaparte s’effaroucha des récits qu’on lui en fît, et lorsqu’après un mois de séjour au Pont-de-Briques, mon mari se sentit assez fort pour supporter la route, et que mous revînmes à Paris, je trouvai ma jalouse patronne un peu refroidie.

J’arrivais animée par un redoublement de reconnaissance pour Bonaparte. Il m’avait si bien accueillie, il avait montré tant d’intérêt pour la conservation de mon mari, enfin, pour tout dire, ses soins qui attendrissaient mon âme inquiète et oppressée, et ensuite l’amusement qu’il m’avait fait trouver dans cette solitude, et la petite satisfaction de ma vanité flattée par le plaisir qu’il paraissait prendre à ma présence, tout cela exaltait mes sentimens, et dans les premiers jours de mon retour, je répétais avec l’accent vif d’une reconnaissance de vingt ans que sa bonté pour moi avait été extrême. L’une de mes compagnes, qui m’aimait, m’avertit de contraindre mes paroles, et de regarder un peu à l’impression qu’elles faisaient. Son discours me fit, je m’en souviens encore, l’effet d’une lame froide, et tranchante dont on eût tout à coup fait pénétrer la pointe jusqu’à mon cœur. C’était la première fois que je me voyais jugée autrement que je ne le méritais ; ma jeunesse et tous mes sentimens se révoltèrent contre de semblables accusations ; il faut avoir acquis une longue, mais triste expérience, pour supporter l’injustice des jugemens du monde, et peut-être doit-on regretter le temps où ils frappent si fortement, quoique si douloureusement.

Cependant ce qu’on me disait m’expliqua la contrainte de Mme Bonaparte à mon égard. Une fois que j’en étais plus froissée que de coutume, je ne pus m’empêcher de lui dire avec les larmes aux yeux : « Eh quoi ! madame, c’est moi que vous soupçonnez ? » Comme elle était bonne et accessible à toutes les émotions du moment, elle ne tint pas contre mes pleurs, elle m’embrassa et se rouvrit à moi comme par le passé. Mais elle ne me comprit point tout entière ; il n’y avait point dans son âme ce qui pouvait entendre la juste indignation de la mienne ; et sans s’embarrasser si mes relations avec son mari à Boulogne avaient pu être telles qu’on le lui donnait à penser, il lui suffît, pour se tranquilliser, de conclure que dans