Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/36

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province. On l’avait déguisée, et elle avait quelque maladresse à se mouvoir dans une robe de soie trop longue, où il y avait plus de falbalas qu’il ne lui aurait convenu. Elle était d’une sérénité admirable, s’inclinant avec une très douce humilité devant des événemens dans lesquels elle voyait sans effort la main de Dieu irrité, fort gaie néanmoins et sans fausse pruderie. Elle était jeune, riait volontiers, sans se douter peut-être qu’elle avait des dents charmantes, et parlait avec un petit accent périgourdin qui n’était point désagréable. Elle se rendait utile dans la maison, où elle « faratait, » c’était son mot, sans arrêter. On comprenait, à la voir, qu’elle était accoutumée à une vie d’intérieur très active. Comme les recluses, elle reportait tout à son couvent. Elle admirait les flambeaux, les cadres en bois doré, les vases en porcelaine, et disait : « C’est ça qui serait beau pour notre chapelle ! » La Baigneuse de Falconet, en biscuit de Sèvres, l’attirait invinciblement ; elle disait avec un gros soupir d’envie : « Ah ! si elle était à moi, je lui ferais une belle robe en soie bleu de ciel, je lui mettrais une couronne d’or sur la tête, le sacré cœur sur la poitrine, et ça ferait une jolie vierge pour notre chapelle ! » Tout cela était puéril, j’en conviens, mais si naïf et tellement sincère que l’on ne pouvait s’en moquer. Elle passait son temps à faire de la charpie ; ses doigts agiles effilochaient le vieux linge avec une rapidité extraordinaire ; les monceaux de fils menus et blancs s’accumulaient devant elle comme des flocons de neige. Quand un paquet lui semblait suffisamment volumineux, elle l’enveloppait et écrivait l’adresse : à l’ambulance du Palais de l’Industrie. Un soir, je ne pus m’empêcher de lui dire : « Vous avez l’âme vraiment chrétienne de porter secours aux ivrognes qui vous ont expulsée de votre maison. » Elle me répondit très simplement : « C’est le précepte de Notre Seigneur ; et puis, voyez-vous, ces pauvres gens me font grand’pitié : ils sont très mal soignés par les dames qu’on a placées auprès d’eux et qui n’entendent rien aux malades. » Le 24 mai, elle força son hôte à recevoir, à cacher, à sauver deux fédérés qui fuyaient.

Ce fait n’a rien d’extraordinaire ; il n’est pas une sœur de charité, pas un ignorantin, pas un dominicain, pas un prêtre, pas un curé, en un mot, pour employer l’expression collective dont se servait la commune, qui, en pareille circonstance, n’eût imité la religieuse dont je viens de parler. Quel est le communard qui demandant asile à un prêtre a été repoussé ? pas un, et il en est beaucoup que je pourrais nommer qui ont dû leur salut à l’hospitalité « cléricale. » C’est à croire qu’ils se sont dit : On ne viendra pas nous chercher près d’eux, car on sait ce que nos amis et nos disciples en ont fait à la Grande-Roquette, à la rue Haxo, à l’avenue d’Italie. Et