Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/383

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de telle manière que chacun puise aisément sa nourriture dans l’eau qui passe devant lui. » De même les cellules dont se compose le corps d’un vertébré supérieur, tel que l’homme, sont autant d’individus vivant d’une vie propre et trouvant leur aliment dans le sang. Ces petits organismes contenus dans un grand organisme ont leurs tendances particulières et leurs appétits, leur voracité, leur santé et leurs maladies, leurs alternatives de fixité et de mobilité, leurs migrations. Qui ne sait que dans les animaux inférieurs, comme les annélides et les vers, on peut partager le corps en segmens qui continuent de vivre ? C’est un état que l’on a démembré. On nous dira qu’il n’en est pas de même dans les animaux supérieurs ; mais d’abord certaines parties de ces animaux peuvent continuer de vivre quelque temps après la mort du grand organisme, comme les ongles ou les cheveux ; puis, des parties plus importantes peuvent être détachées de l’animal complet, greffées sur un autre animal et continuer de vivre dans ce milieu nouveau, comme un peuple annexé à un autre. On sait comment M. Bert greffe sur un rat une ou plusieurs queues empruntées à d’autres rats ; on fait des expériences analogues pour les pattes [1]. On peut même greffer un rat sur un autre et en faire ainsi deux frères siamois. Il y a dans la nature même des exemples de ces greffes : certains crustacés parasites sont greffés sur leur femelle et forment deux animaux en un, sans compter tous les autres animaux microscopiques dont chacun d’eux est formé. Si les animaux supérieurs, mutilés au delà d’une certaine limite, ne peuvent vivre, c’est parce que la spécialisation des fonctions y est plus grande : les imperceptibles organismes qui les composent n’accomplissent chacun qu’un petit nombre de travaux très déterminés ; ils ne peuvent dès lors, en cas de besoin, se suppléer mutuellement, comme cela a lieu dans les êtres inférieurs, ni accomplir les fonctions les uns des autres ; les muscles, par exemple, ne peuvent jouer le rôle de viscères, le cœur celui de cerveau. Ainsi dans une fourmilière certaines classes de fourmis, qui sont habituées à recevoir des autres

  1. A en croire M. Chauffard, dans son livre sur la Vie, les pattes qu’on a enlevées à un animal et greffées sur un autre ne cessent pas d’appartenir au premier et dépendent de la même force vitale ; on a beau les faire voyager loin de l’animal qui les a possédées, elles ne cessent pas d’en faire partie, » quoique en étant artificiellement séparées. La preuve en est, dit M. Chauffard, que la couleur des poils ne change pas ; — comme si cette couleur ne s’expliquait pas mécaniquement par l’organisation propre des poils et par l’indépendance relative des organes qui les alimentent. Les poils continuent bien de pousser chez un homme mort, d’où il faudrait conclure qu’il vit toujours. M. Chauffard imagine également que l’animal peut se diviser sans que sa vie soit divisée, que c’est encore la même unité vitale qui anime les diverses parties d’un ver coupé en deux ou trois tronçons. C’est là transporter dans l’histoire naturelle le mystère de la Trinité.