Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/384

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leur nourriture, meurent de faim quand on les sépare de la cité, faute de pouvoir elles-mêmes se nourrir. La forte centralisation des animaux supérieurs ne prouve donc point, selon nous, qu’ils ne soient pas composés d’animaux plus élémentaires, tout comme la forte centralisation d’un état cache sans l’exclure la distinction des provinces, des cités et des individus. S’il en est ainsi, n’avons-nous pas le droit de dire qu’au point de vue purement physiologique tout individu est une société et toute société un individu, selon le terme de comparaison, de même que l’infiniment petit comparé à ce qu’il enveloppe devient un infiniment grand, et l’infiniment grand, comparé à un ordre d’infinité supérieur, un infiniment petit ?

Le rêve étrange et profond prêté par Diderot à D’Alembert, la science contemporaine en fait une réalité. Quand les abeilles qui essaiment se suspendent en grappes, on pourrait les prendre, à la solidarité qui les enchaîne, à la rapidité avec laquelle les impressions et les actions se communiquent des unes aux autres, pour un animal à cinq ou six cents têtes et à mille ou douze cents ailes. Nos organes, dit Diderot, sont de même « des animaux distincts que la loi de continuité tient dans une sympathie, une unité, une identité générales. » Seulement les abeilles s’envolent quand un adroit coup de ciseau les sépare aux points où elles s’attachent. Mais supposez ces abeilles si petites, si petites que leur organisation échappe toujours au tranchant grossier de notre ciseau, vous pousserez la division aussi loin qu’il vous plaira sans en faire mourir aucune, et ce tout formé d’abeilles imperceptibles sera un véritable polype que vous ne détruirez qu’en l’écrasant. « Si l’homme ne se résout pas en une infinité d’hommes, il se résout du moins en une infinité d’animalcules, dont il est impossible de prévoir les métamorphoses et les transformations dernières. »

Il résulte de ce qui précède que, si un être vivant est composé d’autres vivans, comme l’avait déjà dit Leibniz, toute société, humaine ou animale, est aussi composée de parties vivantes ; c’est donc une analogie de plus entre les sociétés et les êtres animés, que nous proposons d’ajouter aux autres comme non moins importante. Mais il ne s’ensuit pas encore que nous sachions ce qu’est en elle-même la vie ; nous savons seulement que, sous la forme qui nous est connue, elle se compose de plusieurs vies conspirant à un équilibre final.

Faisons donc un pas de plus et demandons-nous ce qui semble caractériser plus intimement chaque vie considérée en elle-même. Ne serait-ce point une chose que M. Spencer a eu le tort de passer sous silence : la spontanéité, en d’autres termes la tendance à l’action et au développement ? Dans nos machines artificielles, chaque partie, loin de tendre spontanément à l’action, ne tend qu’à se