Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/386

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animal ; chacun tire tout à soi, et c’est l’équilibre même de ces égoïsmes qui fait la vie. A voir les merveilles du résultat final, on dirait sans doute que chacune des cellules a travaillé pour les autres, et cependant elle n’a travaillé que pour soi ; on dirait qu’elle s’est proposé pour fin le bien de l’ensemble, et cependant elle n’a eu aucune fin sinon sa propre conservation, qui se trouve d’ailleurs liée mécaniquement à celle des autres cellules. Les sociétés de vivans dont se forme l’individu vivant ne connaissent d’abord d’autre morale et d’autre politique que celle d’Helvétius : ce dernier croyait qu’il suffit, pour faire le bien de tous, que chacun songe à soi et que c’est là tout le secret de la « Providence. » Du moins, dirons-nous, c’est là le secret de la nature. Nous admettons avec Darwin, d’après les travaux récens de la biologie, que la lutte pour la vie entre les cellules produit une sélection naturelle qui élimine celles dont l’existence est incompatible avec l’existence de l’ensemble, conserve les autres et produit, par une sympathie d’abord toute mécanique, l’apparence d’une conspiration des parties pour l’intérêt du tout. Ainsi se façonne peu à peu en un animal aux formes définies la société d’animalcules, et ces formes définies qui, en se propageant par les mêmes lois à travers les siècles, engendrent l’espèce, n’ont pas été un but, mais un simple résultat, fixe pendant un certain temps, finalement variable avec les âges. Je comparerais volontiers le flux des animalcules au cours d’un fleuve qui finit par se creuser lui-même son lit et par se façonner ses propres bords : un métaphysicien soutiendra-t-il que les gouttes d’eau sont faites pour les bords, qu’elles ont travaillé en vue de ces bords, qu’une finalité spontanée les a fait s’approprier à cette forme en vertu de quelque idée éternelle du fleuve, inhérente comme les idées platoniciennes à la suprême intelligence ? Ce serait confondre le mécanisme avec la finalité. Toute la nature est un devenir, un fleuve qui se fait lui-même ses rives jusqu’à ce qu’il les défasse lui-même et déborde ; les formes ou types des espèces ne sont que les lits provisoires qui, une fois produits, semblent des prisons perpétuelles ; mais la nature féconde s’en délivre tôt ou tard, dépasse toutes les formes, détruit tous les cadres ou tous les types et va toujours devant elle dans une course sans fin.

La finalité que réalisent les parties vivantes par leur harmonie avec le tout vivant est donc à nos yeux une conséquence, non un principe ; c’est une adaptation ultérieure et mécanique plutôt qu’une adaptation primitive et intelligente. Si chaque partie a une fin, ce n’est pas en dehors d’elle, dans le tout, mais plutôt en elle, dans sa propre conservation et son propre développement ; encore poursuit-elle cette fin sans le savoir et par une aveugle impulsion qui n’est que le déploiement de la force brutale. La vraie finalité,