Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/387

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selon nous, n’apparaît qu’avec les êtres pensans ; ce sont eux qui l’introduisent dans l’univers.

La vie ne suppose donc que deux choses : à l’intérieur, la spontanéité ou la tendance à la conservation, dont la sympathie même pour les autres êtres, — nous le verrons tout à l’heure, — n’est qu’un développement ; à l’extérieur, le mécanisme des actions et réactions mutuelles. Ceci posé, si nous passons des sociétés d’animalcules formant un animal aux sociétés d’hommes formant un peuple, l’avantage ne sera-t-ii pas à celles-ci, sous le rapport de la spontanéité intérieure des tendances comme sous le rapport de leur action et réaction extérieures ? — Nous retrouvons en effet dans la société humaine, d’abord un développement spontané de tendances individuelles, puis cette action et réaction réciproques, ce conflit, cette lutte des parties pour la vie qui existe dans l’animal, avec la sélection naturelle qui en résulte ; si c’est là vivre, la société vit aussi bien et mieux qu’une plante ou un animal. De plus, la société humaine a une supériorité : les hommes dont elle se compose arrivent à connaître et à vouloir le tout qu’ils doivent former, l’état où tous doivent vivre ; ils peuvent prendre pour but l’intérêt commun et non plus seulement l’intérêt particulier ; c’est donc vraiment dans la société humaine que la finalité se substitue au mécanisme, c’est là que se réalise le « consensus » des parties, la réciprocité des moyens et des fins, la conspiration volontaire des organes pour le bien de l’organisme. Cette conspiration, qu’on a regardée comme la merveille de la vie, plaçons-la où elle est, c’est-à-dire dans la société humaine, et non où elle n’est pas, c’est-à-dire dans la plante ou dans l’animal. En un mot, si la tendance à une fin commune achève la vie de la communauté, il y a plus de vie dans une société que dans un individu. Ainsi de toutes parts nous arrivons à la même conclusion : la société est vivante.

Si M. Spencer était entré dans ces considérations, peut-être eût-il répondu plus complètement aux diverses objections qu’il s’est faites lui-même et dont nous n’examinerons pour l’instant que la première, les autres devant venir en leur temps. « Les unités composantes d’un animal, dit M. Spencer, sont soudées entre elles ; celles de la société, au contraire, sont plus ou moins dispersées, libres et sans contact ; les parties de l’animal forment donc un tout vraiment concret, tandis que la société n’est qu’un tout discret. « Il nous semble que cette objection accorde trop de valeur à la question de contiguïté dans l’espace ; en fait de distances comme en fait de grandeurs, tout est relatif : la cassette d’Harpagon était grande ou petite selon le point de vue ; de même la distance de deux cellules voisines dans un animal est grande si l’on veut, petite si l’on veut ; autant peut-on en dire de la distance qui sépare deux citoyens d’un