Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/410

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s’imposent aux nations modernes, pour ne pas être distancées et absorbées par les nations voisines, de cultiver la haute spéculation sans laquelle la pratique est bientôt stérile, la science pure nécessaire à la science appliquée, l’art pur nécessaire à la moralisation générale ? Lui sera-t-il interdit ici, pour sauvegarder les droits mêmes des générations à venir, de dépasser la « moyenne » présente de la nation et de se faire initiateur ? Non, c’est là un rôle que la nation même peut et doit lui confier, par une délégation explicite, de manière à mettre la force commune au service d’un commun idéal. Nous craignons que M. Spencer n’ait ici borné à l’excès le rôle de l’état et qu’il n’ait pas vu dans le corps social la puissance de l’idée se réalisant elle-même, se créant à elle-même non-seulement des organes particuliers et décentralisés, individus et associations particulières, mais encore un organe général et central, le gouvernement. Il a bien reconnu la puissance de la spontanéité dans le développement des peuples ; il n’a peut-être pas eu assez foi dans la puissance de la réflexion, qui doit atteindre son plus haut degré dans le pouvoir directeur de l’ensemble.

Si on a soin de ne pas séparer ces deux choses, — spontanéité et réflexion, — on possédera par là même les deux forces les plus générales qui expliquent non-seulement la création des sociétés, mais encore celle des êtres vivans et, qui plus est, celle même de l’univers. Qu’est-ce, en définitive, que production et création ? La sociologie et la biologie éclairent ici la métaphysique : elles nous font entrevoir comment a pu se produire et vivre le grand organisme du monde. Les partisans de l’antique conception des causes finales se représentent un but extérieur à l’être et un pouvoir également extérieur qui, mettant l’être en mouvement, crée et forme le monde ; mais, nous l’avons vu, à mesure qu’on connaît mieux les fonctions de la vie et celles de la société, on comprend de plus en plus que la vraie finalité est immanente à l’être et se confond avec sa spontanéité même, sans qu’il soit besoin de faire intervenir un créateur ou un démiurge. Raisonnons par analogie. Comment a eu lieu la création du langage, que M. Spencer compare à celle des sociétés et que nous pouvons, nous, comparer à celle du monde même ? Pendant longtemps on a attribué la création du langage à une puissance surnaturelle : un pareil don de l’homme ne pouvait être qu’un présent miraculeux. Le langage offre en effet, comme la nature, des genres, des espèces, des ordres divers, faits pour s’adapter les uns aux autres, pour se combiner d’instant en instant en groupes toujours nouveaux et pour exprimer ainsi toutes les combinaisons des idées. C’est un organisme merveilleux au service de la pensée. La science moderne a cependant chassé de ce