Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/411

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domaine, comme de tous les autres, le deus ex machina. Des signes d’abord principalement mimiques, puis mélangés de mimique et de sons, puis à la longue purement vocaux, et qui en somme se réduisent eux-mêmes à des mouvemens réflexes, voilà la matière du langage ; quant à la forme, elle est résultée de la coopération spontanée entre les individus, comme la forme du corps résulte de la coopération spontanée entre les organes. Les hommes avaient besoin de se communiquer leurs idées et leurs sentimens, ils obéissaient ainsi à leur intérêt personnel ou à leurs sympathies : c’était assez ; peu à peu, sans se douter qu’ils pussent travailler à autre chose qu’à leur satisfaction personnelle ou collective, ils ont formé le langage. C’est donc sous l’influence de l’intérêt et de la sympathie d’abord, puis, plus tard, sous celle de l’idée, que le langage s’est établi en ses rudimens informes, développé à travers les siècles, perfectionné par un art naturel comme celui des êtres vivans et des sociétés. Enfin la réflexion y a peu à peu marqué sa trace à côté de la spontanéité même, car le langage est un produit spontané d’êtres capables de réflexion. Aujourd’hui cette création de l’esprit est tout un monde, image du monde de la pensée et, par l’intermédiaire de la pensée, image de l’univers. Complétons donc notre conception de l’univers en appliquant à sa production ce que nous venons de dire sur la formation des langues, des organismes vivans, des sociétés animales ou humaines. Il nous semble qu’on pourrait concevoir l’univers entier comme une vaste société d’êtres dont tous les membres coopèrent, d’abord spontanément, puis avec réflexion, à la vie du tout ; chacun, en ne suivant d’abord que son intérêt, finit par suivre aussi l’intérêt des autres en vertu de ses liens avec eux : par là se produit l’ordre universel. S’il en est ainsi, de vagues sensations à l’intérieur, premiers rudimens de la pensée et de la conscience, qui se traduisent par des mouvemens à l’extérieur, voilà ce qui suffit à la formation du monde ; il n’y a pas d’autre finalité, et ce qu’on appelle de ce nom n’est que la tendance de tout ce qui existe à se conserver ou à se développer. Ce n’est donc pas une parole divine, surnaturelle et unique, qui a créé le monde ; c’est la parole spontanée de tous les êtres, c’est leur aspiration, leur désir. L’être est éternellement partout, et partout il veut, il se sent et sent les autres, aspire à penser, à jouir de soi et d’autrui, à prendre conscience de soi et d’autrui, à communiquer pour cela avec lui-même et avec tous ses membres. Le monde est le langage universel ; c’est une idée obscure qui se réalise en se pensant elle-même et en s’exprimant elle-même par les mille voix et les mille tressaillemens de tous les êtres unis dans l’être.


ALFRED FOUILLEE.