Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/44

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elle a voulu incendier Notre-Dame. Il n’y avait là nulle stratégie cependant. La vieille cathédrale est isolée ; aucun soldat de la France ne l’attaquait, nul fédéré ne la défendait. Elle est chère au peuple de Paris, car elle marque la place du berceau même d’où sortit la vieille Lutèce. Elle se dresse à l’endroit où les nautes, nos pères, avaient élevé un autel à Isis. Son bourdon a sonné pour tous les incidens tristes ou joyeux de notre histoire. Il me semble qu’entre toutes elle est sacrée et qu’à défaut de piété le patriotisme seul doit l’aimer ; erreur profonde dont la commune m’a fait revenir.

L’ordre d’incendie est venu de l’Hôtel de Ville, mais il est impossible de dire d’une façon précise, ou seulement d’indiquer qui l’a donné. Une première tentative avait échoué ; le mardi 23 mai, un individu, dont on n’a pu savoir le nom, s’était présenté vers dix heures du soir à l’Hôtel-Dieu et avait demandé, le revolver au poing, les instrumens nécessaires pour forcer la porte de Notre-Dame afin de mettre le feu à l’intérieur. On avait invoqué les devoirs de l’humanité ; on avait fait comprendre que les malades, les blessés fédérés enfermés à l’hôpital courraient de graves dangers, si l’église était incendiée ; l’homme était seul, on lui parla avec fermeté, il se retira en maugréant. On espérait en être quitte pour cette alerte, lorsque le mercredi 24 à onze heures du matin une fumée très épaisse et très sombre sortit lentement par l’intervalle des abat-sons des deux tours. Le docteur Brouardel, qui seul de ses confrères avait pu parvenir jusqu’à l’Hôtel-Dieu, courut vers l’église accompagné des internes en pharmacie. Une porte était ouverte : on entra et on recula, car la fumée était tellement intense qu’on ne voyait pas à un mètre devant soi, fumée noire et sentant le pétrole. Les incendiaires avaient arraché les boiseries que l’on avait réunies au milieu de la nef avec les confessionnaux, les bancs et les chaises, des nappes d’autel et des aubes. Cela formait un énorme bûcher. On l’avait aspergé d’huile de pétrole et on l’avait allumé. La fumée qui se dégageait de ce bûcher était tellement lourde qu’elle pesait sur les flammes et les comprimait. Une seule porte était béante ; par bonheur, aucun vitrail n’était brisé, donc nul courant d’air pour activer le brasier. On vint prévenir en toute hâte le docteur Brouardel que l’église Saint-Séverin et que la rue Galande allaient être incendiées ; c’était la perte assurée de l’Hôtel-Dieu ; le docteur s’élança vers son hôpital pour organiser le sauvetage de ses malades, et les internes de la pharmacie restèrent seuls en présence de la vaste église dans laquelle une pyramide de bois brûlait. Ils furent héroïques, car ils se jetèrent au danger sans se soucier des matières explosibles que l’on avait pu mêler aux élémens de combustion. Pendant qu’ils arrachaient les morceaux de bois noircis