Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/476

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tactique ; mais après tout, est-ce que ce n’est pas un peu l’histoire de tous les partis ? est-ce que ce n’est pas le plus souvent ainsi que sont conquises ou défendues toutes les libertés ? Elles ne sont pas dues communément jusqu’ici à la générosité des vainqueurs ; elles sont revendiquées surtout par les vaincus, précisément parce que les vaincus sentent plus que tous les autres le besoin de garanties. Ce sont les partis vaincus qui ont tour à tour combattu pour ce que M. Thiers appelait un jour sous l’empire les « libertés nécessaires. » Ils apprennent par la défaite à être libéraux et ils finissent quelquefois par s’y accoutumer. C’est de ce travail, poursuivi alternativement par toutes les opinions depuis près d’un siècle, qu’est né tout ce qui fait la sécurité de la société moderne. Chacun, selon la fortune des révolutions, a eu, un jour ou l’autre, sa garantie à réclamer, sa liberté à défendre ou à revendiquer, et ces libertés, successivement conquises sous des inspirations différentes, en toute sincérité ou par tactique, sont devenues avec le temps une sorte de propriété commune. Elles se sont acclimatées par l’expérience, elles sont entrées dans les mœurs, elles sont considérées comme un droit inaliénable, si bien que lorsqu’après trente ans une main téméraire essaie d’y toucher sous un prétexte plus ou moins plausible, plus ou moins spécieux, cette tentative semble réellement exorbitante ; elle apparaît comme une œuvre de réaction, comme un acte rétrograde, comme l’abrogation d’un progrès régulièrement, laborieusement accompli. Il ne s’agit plus du cléricalisme et des jésuites, il s’agit de savoir si une liberté, fondée en 1850 sous une république, sera maintenue ou va recevoir une atteinte sous la république nouvelle. M. Bardoux disait l’autre jour, justement à ce propos, qu’il y avait deux écoles en présence, — l’école autoritaire, à laquelle M, le ministre de l’instruction publique s’est rattaché par la solution qu’il a proposée, et l’école libérale, qui croit que, tout en assurant les droits de contrôle de l’état, on ne doit pas se défier de la liberté. C’est toute la question en effet. La chambre des députés a suivi M. le ministre de l’Instruction publique jusqu’au bout dans sa tentative. Le sénat à son tour suivra-t-il la chambre des députés sous prétexté qu’il ne s’agit que de la liberté d’adversaires suspects ? Voudra-t-il prendre sa part de responsabilité et de complicité dans une œuvre législative qui n’a eu jusqu’ici d’autre résultat que d’émouvoir les consciences religieuses sans laisser les ! opinions libérales rassurées et satisfaites ? Va-t-il se hâter d’en finir dans les quelques jours de session qui lui restent ou préférera-t-il prendre pour lui-même et laisser à tout le monde le temps de la réflexion en ajournant la solution à l’hiver prochain ?

Ce que le sénat pense réellement de la loi de M. Jules Ferry, les hommes sages et prévoyans de cette assemblée le diront. Ils décideront d’ici à peu de jours ou à la session prochaine si la meilleure manière de servir le gouvernement et peut-être M. le ministre de l’instruction