Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/597

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individualité psychologique, un véritable moi. Telles sont les deux parties essentielles de cette délicate argumentation. Rassemblons d’abord les raisons mises en avant pour établir le premier point ; complétons-les nous-même par des raisons nouvelles, et voyons ensuite s’il est légitime de passer du premier point au second.

Pour établir le caractère composé, multiple et en quelque sorte social de toute conscience, on considère d’abord la conscience dans les êtres inférieurs et en son état de diffusion. Or il semble bien quelle y soit composée de plusieurs consciences. Coupez un verre en plusieurs tronçons, chacun d’eux a sa vie propre, sa sensibilité ; ne doit-il pas avoir par conséquent sa conscience plus ou moins obscure qui entrait dans la composition de la conscience totale ? de même chez certains insectes. Coupez en trois tronçons la mante religieuse, chacun continuera à vivre, à se défendre avec ses pattes contre les attaques du dehors. Dans une sangsue, liez en avant et en arrière d’un ganglion les cordons qui l’unissent aux deux ganglions voisins, vous aurez donné naissance à un animal isolé placé entre deux autres et ayant probablement une conscience fragmentaire, car les piqûres que vous lui ferez éprouver ne seront senties que par lui seul. Supprimez ensuite les nœuds, la conscience totale reparaîtra. C’est comme une corde d’un instrument de musique sur laquelle on appuie les doigts et qu’on divise ainsi en plusieurs cordes rendant des sons distincts : Lever les doigts, tous les sons se fondent en un seul. Chaque zoonite d’un animal est donc le siège d’une conscience distincte qui, unie aux autres et pour ainsi dire consonant avec les autres, semble former la conscience totale. Dans le dernier et le plus rudimentaire des vertébrés, le petit poisson nommé amphioxus, il n’y a encore ni cerveau ni cervelet, et la moelle épinière, dit Carpenter, se compose d’une série de ganglions véritablement distincts bien que très rapprochés [1]. C’est un annelé qui devient vertébré. Chez les vertébrés supérieurs eux-mêmes nous savons qu’il faut admettre une sensibilité élémentaire, et conséquemment une conscience élémentaire répandue dans les différens ganglions, qui sont comme de petits cerveaux ; mais la conscience directrice qui réside dans la tête n’est-elle pas dès lors, en grande partie, la résultante de toutes ces consciences particulières qui lui sont subordonnées ? Dans les expériences de M. Bert dont nous avons déjà parlé, la conscience confuse qui résidait en un membre et apportait sa part ç la conscience totale de l’animal passe par la greffe dans un autre animal : elle participe donc successivement à deux moi, à deux consciences. De même, qu’il peut y avoir ainsi

  1. Principes of human physiology ; 7e édit., p. 514.