Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/607

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diffusion et de partage, » il en conclut que la conscience même peut se partager. — Mais, répondrons-nous, c’est métaphoriquement et non au propre que les représentations et impulsions sont communicables. Il n’y a pas un véritable échange entre nos consciences quand je vous communique une idée, car l’idée que je vous donne, je ne la perds pas pour cela. Je garde aussi toutes les fibres de mon cerveau. — « Une perception, dit M. Espinas, passe par les signes d’une conscience en une autre. » — Oui, en un sens métaphorique ; mais cette nécessité même des signes prouve que chacune des consciences, et même des perceptions, est restée en soi sans passer réellement en autrui. Quand j’envoie une dépêche à un ami, ce n’est pas une partie de ma conscience ni de ma cervelle qui suit les fils télégraphiques pour aller se fondre avec la sienne. M. Espinas, passant de la communication des idées à celle des sentimens, ajoute : « N’avons-nous pas vu la sympathie et l’antipathie, la satisfaction et la colère, la sécurité et l’inquiétude, l’élan vers un but désiré ou l’entraînement de la fuite passer de proche en proche dans les individus d’une agglomération permanente ou s’y répandre instantanément sur le signe d’un chef, par exemple dans les familles d’abeilles ou de fourmis ? » Sans doute, mais là encore ce ne sont pas les sentimens eux-mêmes qui ont passé des uns aux autres ; chaque être s’est enflammé à son tour et pour son compte sans sortir de sa propre conscience. De même les grains de poudre placés l’un à côté de l’autre s’allument l’un après l’autre, mais chacun à part, et forment une traînée de flamme. « Si les élémens essentiels de la conscience, conclut M. Espinas, s’ajoutent et s’accumulent d’une conscience à l’autre, » — il faudrait dire : se répètent et se reproduisent, — « comment la conscience elle-même, prise dans son ensemble, ne serait-elle pas l’objet d’une participation collective ? » — Cette conclusion dépasse de beaucoup les prémisses ; de ce que plusieurs consciences peuvent participer aux mêmes objets de pensée et de sentiment, il ne s’ensuit pas qu’elles puissent former un seul et même sujet, ce qui supposerait, encore une fois, la juxtaposition des cerveaux. En fait nous ne voyons pas le moi passer d’un être à l’autre, comme ces « espèces » des scolastiques qui se promenaient de substance en substance. M. Espinas répond en dernier lieu : « Assurément il y a dans chaque animai quelque chose de plus que ses modifications communicables ; il y a une substance permanente qui lui appartient en propre et qui ne peut être considérée comme un objet d’échange sans une évidente contradiction ; » mais cette substance, ajoute-t-il, « est la structure organique elle-même, qui, sous les mêmes conditions, inévitablement spéciales à chacun des individus, s’est déterminée d’une certaine manière pour toute la vie de chacun d’eux. » A la bonne heure ; on ne