Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/608

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saurait mieux dire, et nous croyons que tel est effectivement le fondement organique du moi et de la conscience, mais de cela même nous concluons que les consciences demeurent en réalité distinctes comme les organismes, que les membres d’une même famille, tant qu’ils n’auront pas un seul cerveau, n’auront pas une seule conscience, un seul moi apparent, et ne formeront point une individualité psychologique.

Ce que nous venons de dire pour la prétendue « conscience individuelle de la famille » s’applique aussi à la conscience individuelle de la société, — qu’il s’agisse d’une peuplade d’animaux ou d’un peuple d’hommes. Ici encore nous avons devant nous des consciences toujours distinctes comme sujets, quoique poursuivant les mêmes objets, par conséquent des individus ayant la conscience d’eux-mêmes et non une collectivité ayant la conscience de soi. C’est cependant à la réalité de cette conscience sociale que M. Espinas espère aboutir. Sa théorie est de celles qu’il ne faut pas pousser trop loin, sous peine de donner prise à des objections trop faciles. De ce que l’organisme de l’individu est composé de plusieurs individus, de plusieurs centres nerveux de conscience différemment développés, s’ensuit-il qu’il suffise d’associer des individus, d’en former des peuplades ou des états pour produire un être nouveau, une conscience nouvelle, un nouveau moi au moins virtuel ? Tout concours vers une même fin entraîne-t-il cette « participation à une conscience collective ? » Où faudra-t-il faire commencer, où faudra-t-il faire finir l’individualité collective ? M. Espinas ne s’est pas suffisamment expliqué sur ce point. Il est clair qu’il ne donnera pas le nom d’individualité psychologique à un groupement artificiel et transitoire. Le cavalier et son cheval, le chasseur et son chien, ardens à la poursuite du même but, composent-ils une conscience d’hippocentaure ou de tout autre être double ? Les voyageurs rassemblés dans un train de chemin de fer tendant au même point constituent-ils une sorte d’organisme annelé dont les anneaux seraient les wagons ? La raison sociale d’une compagnie industrielle est-elle une conscience sociale ? Le régiment de soldats que poussent dans la bataille une même pensée et une même colère forme-t-il, — comme les guêpes entraînées par une fureur sympathique que M. Espinas a supérieurement décrite, — un seul corps et une seule conscience ? M. Espinas répondra certainement par la négative. Que chaque soldat ait conscience des mêmes objets que les autres, soit ; mais que tous forment un seul et même sujet conscient, c’est ce qui est évidemment faux. Écartons donc les groupemens artificiels pour réserver le nom de conscience collective aux groupemens naturels, comme les familles, les peuplades et les états. Mais ici même, où faire commencer l’individualité ? Selon M. Espinas, « s’il s’agit de la