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famille, les unions annuelles sont autant de sociétés distinctes. Les unions durables ont une individualité aussi nettement définie [1]. » Il semblerait d’après cela qu’il faut au moins un an pour opérer la fusion des consciences ; une union d’un jour ne constitue pas une individualité, mais une union annuelle a la vertu de fondre deux êtres en un. Voilà qui est bien difficile à saisir. Ce n’est pas tout. Certains naturalistes, entraînés jusqu’au bout par la logique dans cette même voie où M. Espinas s’engage, en sont venus à considérer toute famille vivant à travers les siècles, conséquemment toute espèce animale, toute race, comme un seul individu. Et puisque les espèces viennent les unes des autres, le règne animal tout entier n’est qu’un grand individu. M. Espinas repousse cette conséquence pour les animaux, mais il reconnaît que les « espèces et les races » peuvent devenir « des entités réelles chez des êtres capables de conserver de longues traditions et de former des consciences sociales très compréhensives… On conçoit une société qui serait aux plus hautes peuplades ce que celles-ci sont aux infusoires agrégés. » C’est donc en définitive au temps et au progrès de l’organisation sociale que M. Espinas mesure la réalité des consciences sociales ; mais, prise en ce sens, la « conscience collective » est-elle autre chose qu’une image désignant la solidarité plus ou moins étroite des membres d’un état ? Peut-on croire que des siècles accumulés aient la vertu de faire apparaître un sujet collectif là où il n’y avait auparavant que des sujets particuliers et distincts ? Les théories naturalistes touchent ici aux théories mystiques. On peut en voir un nouvel exemple chez M. Jæger, qui tend aussi à considérer tout état formé d’individus de même race comme une grande individualité psychologique. C’est ce qu’il appelle les états formés par génération (comme l’Allemagne), et il les oppose aux états formés par agrégation (comme les États-Unis et la Suisse). Ces derniers, n’ayant leur lien que dans la volonté des individus, sont à ses yeux des formes inférieures de l’individualité sociale, où les consciences demeurent encore séparées : leur organisation politique est soit la république, soit la fédération, soit le despotisme. Au contraire, les états de même race constituent un seul et même être, une seule et même conscience ; eux seuls peuvent « atteindre le degré le plus élevé que puisse atteindre une société, la monarchie constitutionnelle. » Voilà ce qu’on lit dans un Manuel de zoologie. On voit comment la politique prussienne envahit et fausse jusqu’à l’histoire naturelle. Il est facile de pousser cette théorie jusqu’à ses conséquences légitimes et de soutenir que l’Allemagne, en reprenant l’Alsace et la Lorraine, n’a fait que reprendre un des membres

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