Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/619

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pénétration du moi et du nous et la diffusion en quelque sorte du premier dans le second, « c’est qu’il n’est pas un nous qui ne soit, lui aussi, limité et antagonique par rapport à un autre nous, en sorte qu’on voit par là clairement qu’il n’est qu’un moi étendu. » Nulle part cet antagonisme n’est plus visible qu’entre la famille et la peuplade, ou entre une peuplade d’une espèce et une autre d’espèce différente. La famille et la peuplade, par exemple, sont antagonistes même à l’origine et se développent en raison inverse l’une de l’autre. La famille monogame est un petit groupe fermé qui ne peut facilement s’agréger à d’autres parce que la jalousie susciterait entre les mâles de la même bande des luttes furieuses, et parce que la mère, de son côté, ne peut suffire à élever un trop grand nombre de jeunes. C’est seulement quand les liens domestiques se sont détendus que la peuplade a pu naître, chez les oiseaux par exemple, et à ce titre les familles polygames ont formé la transition vers un agrégat plus complexe. C’est aussi ce qu’admettent MM. Spencer et Darwin. « Les affections sympathiques les mieux définies, conclut M. Espinas, ont pour conséquence la haine des êtres où l’image, bien que voisine, n’est pas reconnue comme semblable, et leur exclusion du moi collectif. » Le patriotisme des animaux est un patriotisme de clocher. « On peut affirmer comme une loi générale que la netteté avec laquelle se pose une conscience sociale est en raison directe de la vigueur de ses haines pour l’étranger. L’altruisme est donc bien vraiment un égoïsme étendu et la conscience sociale une conscience individuelle. » Accordons que c’est là en effet une « loi générale » pour les sociétés d’animaux ; accordons même que chez les hommes le patriotisme s’est d’abord manifesté par la haine de l’étranger ; il n’en est pas moins vrai que cette antinomie tend à disparaître comme les autres dans la société vraiment humaine et qu’il n’est pas nécessaire de haïr les autres nations pour aimer sa patrie. Il est des peuples, je le sais, qui ont érigé cette haine des nations ou des races en théorie : ils ont conçu spéculativement et pratiquement les sociétés humaines comme des sociétés brutales et bestiales, ils ont donné l’animal pour modèle à l’homme. Mais il est d’autres peuples qui n’ont jamais séparé l’amour de la patrie et l’amour de l’humanité, l’esprit national et l’esprit philanthropique ; ceux-là ont eu un sens plus profond de la conscience humaine. L’antagonisme des peuples n’est pas plus nécessaire dans l’humanité que l’antagonisme des familles dans l’état ; si la loi d’opposition précédemment établie entre la famille et le peuple est vraie des animaux, elle a cessé d’être vraie pour les hommes. N’y a-t-il pas des contrées, comme l’Angleterre, l’Allemagne, comme la France même, où l’esprit de famille et