Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/630

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que dans la matinée, son époux lui avait demandé quel effet avait produit sur moi cette déplorable nouvelle, et que sur la réponse que j’avais pleuré, il lui avait dit. « C’est tout simple, elle fait son métier de femme ; vous autres vous n’entendez rien à mes affaires ; mais tout se calmera, et l’on verra que je n’ai point fait une gaucherie. »

Enfin, l’heure du dîner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine, il y avait encore M. et Mme Louis Bonaparte, Eugène Beauharnais, M. de Caulaincourt et le général Hullin [1] ; la vue de cet homme me troublait. Il apportait dans ce jour la même expression de visage que la veille, une extrême impassibilité [2]. Je crois en vérité qu’il ne pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dévoûment en présidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a vécu assez simplement. Bonaparte a payé par des places et de l’argent le funeste service qu’il lui devait ; mais il lui arrivait quelquefois de dire, en voyant Hullin : « Sa présence m’importune, je n’aime point ce qu’il me rappelle. »

Bonaparte passa de son cabinet à table ; il n’affectait point de gaîté ce jour-là. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plongé dans une rêverie profonde ; nous étions tous fort silencieux. Lorsqu’on allait se lever de table, tout à coup le consul, répondant à ses pensées, prononça ces paroles d’une voix sèche et rude : « Au moins ils verront ce dont nous sommes capables, et dorénavant, j’espère, on nous laissera tranquilles. » Il passa dans le salon, il y causa tout bas longtemps avec sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais tristement à l’écart, abattue, malade, et sans volonté, ni pouvoir de dire un mot.

Peu à peu arrivèrent Joseph Bonaparte, M. et Mme Bacciochi [3], accompagnés de M. de Fontanes [4] ; Lucien alors était brouillé avec son frère par suite du mariage qu’il avait contracté avec Mme Jouberthon ; il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait à quitter la France. Dans la soirée, on vit arriver aussi Murat, le préfet de police Dubois, des conseillers d’état, etc. Les visages des arrivans étaient tous composés. La conversation fut d’abord insignifiante, rare et lourde ; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout en demi-cercle ; Bonaparte marchant d’un angle à l’autre du salon. Il entreprit d’abord une sorte de dissertation moitié littéraire, moitié historique avec M. de

  1. Alors commandant de Paris.
  2. On m’a assuré depuis qu’il avait été fort affligé.
  3. M. Bacciochi était alors colonel de dragons, et absolument étranger aux affaires publiques. Il avait la passion du violon et en jouait toute la journée.
  4. M. de Fontanes fut nommé dans ce temps président du corps législatif et plus tard président perpétuel.