Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/631

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Fontanes. Quelques noms qui appartiennent à l’histoire ayant été prononcés lui donnèrent occasion de développer son opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de l’histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait à tous les détrônemens de quelque genre qu’ils fussent, même à ceux des admirations. Il exalta Charlemagne, mais prétendit que la France avait toujours été en décadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur d’Henri IV : « Il manquait, disait-il, de gravité. C’est une affectation qu’un souverain doit éviter que celle de la bonhomie. Que veut-il ? rappeler à ce qui l’entoure qu’il est un homme comme un autre ? Quel contre-sens ! Dès qu’un homme est roi, il est à part de tous ; et j’ai toujours trouvé l’instinct de la vraie politique dans l’idée qu’eut Alexandre de se faire descendre d’un dieu. » Il ajouta que Louis XIV avait mieux, connu les Français que Henri IV ; mais il se hâta de le représenter subjugué par des prêtres et une vieille femme, et il se livra à ce sujet à des opinions un peu vulgaires. De là il tourna sa pensée sur quelques généraux de Louis XIV et sur la science militaire en général.

« La science militaire, disait-il, consiste à bien calculer toutes les chances d’abord, et ensuite à faire exactement, presque mathématiquement la part du hasard. C’est sur ce point qu’il ne faut pas se tromper, et qu’une décimale de plus ou de moins peut tout changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que dans une tête de génie, car il en faut partout où il y a création, et certes la plus grande improvisation de l’esprit humain est celle qui donne une existence à qui n’en a pas. Le hasard demeure donc toujours un mystère pour les esprits médiocres, et devient une réalité pour les hommes supérieurs. Turenne n’y pensait guère et n’avait que de la méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l’aurais battu. Condé s’en doutait plus que lui, mais c’était par impétuosité qu’il s’y livrait. Le prince Eugène est un de ceux qui l’a le mieux appréciée. Henri IV a toujours mis la bravoure à la place de tout ; il n’a livré que des combats, et ne se fût pas tiré d’une bataille rangée. C’est un peu par démocratie qu’on a tant vanté Catinat ; j’ai, pour mon compte, remporté une victoire là où il fut battu. Les philosophes ont façonné sa réputation comme ils l’ont voulu, et cela a été d’autant plus facile qu’on peut toujours dire tout ce qu’on veut des gens médiocres portés à une certaine évidence par des circonstances qu’ils n’ont pas créées. Pour être un véritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il faut réellement avoir improvisé une partie de sa gloire, et se montrer au-dessus de l’événement qu’on a causé. Par exemple, César a eu dans plusieurs occasions une faiblesse qui me met en défiance des éloges que lui donne