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LORD BEACONSFIELD
ET LA
DISSOLUTION DU PARLEMENNT

Si l’on en jugeait par l’aigreur avec laquelle ils se plaignent de leur sort et de leur gouvernement, on pourrait croire que les plus malheureux des peuples sont les peuples libres, et assurément on se tromperait. La vivacité de leurs doléances prouve tout simplement qu’ils sont plus exigeans que d’autres, qu’ils se font du bonheur une idée plus compliquée, plus raffinée, qu’ils se contentent à moins bon marché. Telle nation s’accommode d’un maigre ordinaire ; telle autre se regarde comme misérable quand on lui refuse le superflu : douée d’une sensibilité plus vive, elle se fait un monstre de petites contrariétés auxquelles sont insensibles ceux qui ont contracté la dure habitude, de pâtir. C’est ce qui a fait dire à un philosophe d’outre-Manche qu’un homme mécontent est fort supérieur à un mouton satisfait. Au surplus, les peuples libres sont les seuls qui aient le droit de se plaindre tout haut, et la figure de rhétorique qui a le plus de succès dans la presse quotidienne est l’exagération. A telle nation, qui n’a que le droit de se taire, on aurait tort d’appliquer le proverbe : Qui ne dit mot consent.

De tous les peuples libres, les Anglais sont peut-être celui qui apporte le moins de retenue dans ses doléances et qui prend le plus de plaisir à outrer ses griefs. on parle beaucoup du bon sens britannique, de la raison anglaise, et on a raison d’en parler ; mais le bon sens britannique ne consiste pas à ne jamais déraisonner, il consiste plutôt à compenser une déraison par une autre déraison, ce qui produit en fin de compte une sorte d’équilibre, un système de bascule entre les injustices contraires. Les cloches anglaises sonnent toujours en branle, à