Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/714

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M. Gladstone, les coups de théâtre ont du bon. Mais quand lord Beaconsfield fait quelque emprunt à ses romans, il s’applique toujours à démêler le son de la farine et le chimérique du possible. Il y a trente ans déjà, comme l’a remarqué M. Brandes, l’émir Fakredin, à demi couché sur un divan, pressant entre ses lèvres le bouquin d’ambre de son chibouk, tenait ce langage au jeune Tancrède et à son père, Benjamin Disraeli : « Vous autres Anglais, votre devoir est d’exécuter en grand le coup de tête dont s’avisa jadis le Portugal. Vous feriez bien de quitter un petit pays qui ne vous suffit plus pour un vaste et magnifique empire. Que la reine d’Angleterre rassemble sa flotte, qu’elle y embarque ses trésors, son argent comptant, sa vaisselle d’or et ses armes précieuses ! qu’escortée de toute sa cour et des principaux personnages de son royaume, elle transporte le siège de son gouvernement à Delhi ! Elle y trouverait une armée excellente et d’inépuisables revenus. Je prendrai soin, quant à moi, de l’Asie-Mineure et de la Syrie ; c’est par la Perse et les Arabes qu’on peut gouverner les Afghans. Nous reconnaîtrons l’impératrice des Indes pour notre suzeraine, et nous lui assurerons la tutelle des rivages du Levant. Si elle veut, elle aura Alexandrie, comme elle a Malte ; ce sera le plus grand empire que le soleil ait jamais vu, sans compter que la nouvelle impératrice sera délivrée à jamais des ennuis et des tracas que lui causent ses deux chambres. » M. Brandes a raison de le dire, « il n’y a pas dans ce programme fantastique un seul article auquel n’ait répondu plus tard une action de lord Beaconsfield. » Il a défini l’Angleterre une puissance asiatique. Il n’a pas transporté Londres à Delhi, mais il a déclaré que le centre de gravité de la puissance anglaise est à Calcutta. Il n’a pas embarqué sa reine pour le pays du sandal et des diamans, mais il a fait venir des cipayes en Europe pour la défendre, et il l’a proclamée impératrice des Indes. Il a fait reconnaître sa suzeraineté à l’Asie-Mineure, et s’il s’est privé d’Alexandrie pour ne pas se brouiller avec la France, il a remplacé Alexandrie par l’île de Chypre.

Mais la part du rêve, lui seul sait la faire, on ne peut s’en charger pour lui, et mal en a pris dernièrement à l’un de ses fervens admirateurs de s’être souvenu mal à propos que l’un de ses premiers-nés, Contarini Fleming, considérait comme le souverain bonheur la gloire d’être assis sur un trône étincelant et d’y recevoir d’un peuple en délire une couronne de lauriers. Le pauvre homme a imaginé d’organiser une souscription d’un penny pour offrir cette couronne à lord Beaconsfield. Il a ramassé 52,800 pennies, la couronne d’or a été commandée et fabriquée ; il se flattait qu’un jour à Sydenham, dans le Palais de cristal, il aurait la joie de la poser lui-même, de ses propres mains, sur le front de son dieu ; mais son dieu, qui a beaucoup d’esprit, a refusé sèchement de se laisser couronner et l’a prié de s’adresser à « Contarini Fleming. » L’Angleterre se moque des cruelles perplexités, de la douloureuse