Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/731

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de George Sand, et il y a là un épisode de sa vie sur lequel il vaut mieux jeter un voile.

Dans ce même ordre d’explications, je tiens de bonne source une anecdote antérieure de quelques années et qui donnerait une clé ; plus sûre de certaines énigmes du caractère de Mérimée. Je ne vois point d’inconvéniens à raconter cette anecdote, tous les personnages intéressés étant inconnus et d’ailleurs morts depuis longtemps. Très jeune encore, Mérimée avait rencontré dans les salons d’un banquier protestant où se réunissait la société libérale de la restauration une fort belle personne un peu plus âgée que lui, qui était la femme d’un ancien fonctionnaire du premier empire. Il engagea bientôt avec elle une correspondance dont un fragment tomba par malheur entre les mains du mari, assez jaloux de son naturel, et par-dessus le marché duelliste de profession. Mérimée fut appelé sur le terrain. Comme on préparait les armes : « A quel bras préférez-vous être touché ? demanda le bretteur. — Au bras gauche, si cela vous est égal, répondit Mérimée avec un parfait sang-froid, » et ce fut en effet au bras gauche qu’il reçut une blessure, heureusement sans gravité. Quelques jours après, il apparaissait le bras en écharpe dans une maison où il était familièrement reçu, et comme on s’empressait autour de lui, en lui demandant avec qui et pourquoi il s’était battu : « Je me suis battu, répondit-il, avec quelqu’un qui n’aimait pas ma prose. » On ne put tirer de lui autre chose.

La correspondance n’en continua pas moins, malgré les périls de cette liaison, jusqu’au jour où, soit prudence, soit infidélité, la dame signifia assez durement à Mérimée son congé. La blessure que cette brusque rupture causa à Mérimée fut profonde. J’avais espéré pouvoir publier quelques lettres adressées par lui dans ces conjonctures à la spirituelle personne qui a bien voulu me conter ces détails ; malheureusement ces lettres n’ont point été retrouvées. Il m’a été affirmé qu’elles contenaient l’expression d’une tristesse réelle, et peut-être ce premier mécompte a-t-il contribué à développer la disposition méfiante qui était devenue chez Mérimée comme une seconde nature. Je donne cette explication pour ce qu’elle vaut, mais je dirai cependant que dans ma pensée toutes ces petites circonstances n’ont eu que peu d’influence sur Mérimée. Chez une nature timide et vaniteuse, la crainte d’abandonner aux autres un point de supériorité en laissant apercevoir des émotions trop vives fera toujours affecter les apparences de la froideur, et la crainte d’être pris pour dupe ne manquera jamais d’engendrer la méfiance. Les défauts de notre nature sont comme les sauvageons qui n’ont jamais été greffés : ils portent toujours des fruits amers.

Pour secouer la tristesse que lui avait laissée cette aventure,