Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/735

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« Grand séminaire de Carcassonne, 15 octobre 1850.

« Madame,

« Monseigneur est en ce moment en tournée pastorale. Selon les ordres de sa grandeur, j’ai dû décacheter la lettre que vous lui avez adressée et qui m’a été remise par M. Mérimée. C’est avec une vive douleur que j’y ai lu que ce monsieur, qui est fort aimé dans notre ville pour l’intérêt qu’il porte à notre belle église de Saint-Nazaire, était encore aveugle aux saintes vérités de la religion. J’ai, selon vos intentions, madame, cherché à porter la lampe de la foi dans les recoins de cette âme obscurcie par les ténèbres mondaines, et si j’avais l’éloquence de monseigneur, sans doute le mécréant n’eût pas quitté Carcassonne sans que l’onde vivifiante du baptême n’eût coulé sur son front. Pressé par les argumens que me fournissait mon zèle apostolique, il dit que croire est un don qu’il n’a pas reçu et qu’il regrette fort, maintenant surtout que toutes les illusions et toutes les espérances finissent pour lui. Il regrette de ne pouvoir reporter au bon Dieu ce qui lui reste d’enthousiasme et d’exaltation qu’il a jadis mal ou inutilement employés et dont personne ne se soucie plus. Enfin il dit, madame, que, jusqu’à preuve contraire, il s’en tient à la maxime d’un des sept sages de la Grèce, dont le sens est qu’il faut être honnête homme et douter, maxime horrible, condamnée par le père Canaye et que monseigneur a foudroyée dans son dernier sermon de l’Avent. Je regrette de ne m’être pas rappelé sa belle péroraison pour la répéter à notre endurci. Tout espoir n’est cependant pas perdu, madame, et nous comptons sur vos bons offices. Veuillez continuer à le sermonner. Il a beaucoup de confiance en vous et prétend même que vous lui avez donné de la superstition pour les reliques [1]. J’ignore ce qu’il veut dire, mais je sais qu’il a de saintes correspondances avec de pieux ecclésiastiques. Il me montrait hier une lettre du curé de Brantôme qui « prie pour lui des prières de reconnaissance et de bonheur, » et qui lui demande un autel sur les fonds du ministère de l’intérieur. Enfin, madame, ayant une marraine comme vous et de dignes ecclésiastiques pour amis, il faudra bien qu’il se rende tôt ou tard. Il ne peut manquer d’être touché des avertissemens d’en haut qu’il reçoit. Avant-hier, qui était un samedi, il a mangé gras chez M. le préfet, mais il y avait tant d’ail dans les sauces qu’il a aujourd’hui un grand mal de gorge. Que ne mangeait-il maigre !

« Permettez-moi, madame, de quitter ce sujet pour vous exprimer le regret que vous ayez favorisé les penchans à la coquetterie de nos dames en envoyant à l’une d’elles un patron de manches à

  1. La personne à laquelle cette lettre est adressée avait en effet donné à Mérimée une petite médaille qu’il lui avait promis de garder.