Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/751

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et de manger du mince pie. Ce diable de mariage s’est rompu, et naturellement mon assistance est devenue inutile. En Espagne, cela s’appelle recevoir une calebasse, et en Andalousie, quand un amoureux a été éconduit, les méchans ornent sa porte pendant la nuit de guirlandes de citrouilles, concombres et autres cucurbitacées. Pendant six mois, l’infortuné ne peut voir un melon ou un cornichon sans frémir. Voilà jusqu’où va la méchanceté de votre sexe dans le pays où il vaut le mieux.

« J’ai terminé l’année assez mal ; j’ai été repris de ces douleurs névralgiques pour lesquelles vous me conseilliez une fois de boire de l’eau-de-vie. Cela me fait souffrir beaucoup, et quand je ne souffre pas, j’ai peur de souffrir bientôt, en sorte que je passe mon temps au plus mal. Je lis pour me consoler les derniers volumes de Macaulay. J’ai fini hier soir le troisième. Je ne sais trop ce que j’en pense. Avez-vous rencontré quelquefois une personne parfaite ? (Assurément oui, quand vous vous mettez devant une glace.) Mais il y a des perfections (il ne s’agit pas de la vôtre) qui ne charment pas autant qu’un mélange de bien et de mal. Je trouve dans Macaulay trop de cette perfection. Est-ce que vous me comprendrez ? Il me semble qu’il ne laisse rien à penser à son lecteur. Vous autres femmes, vous n’aimez pas les livres d’histoire. Vous êtes tout cœur et tout imagination. Vous ne faites aucun cas du passé et vous n’aimez pas l’avenir. Voilà pourquoi vous me dites de faire des romans. Malheureusement je n’en sais plus faire. Je suis devenu incapable de travailler depuis un malheur qui m’est arrivé. J’ai lu dernièrement des romans qu’on m’avait vantés, Heartsease, et je ne sais plus quel autre. J’ai trouvé que c’étaient des gens trop vertueux pour moi. Savez-vous où vous allez avec votre pruderie moderne en Angleterre ? A la parfaite platitude.

« Je commençais à devenir de plus en plus épris de notre amie, votre voisine, qui a passé l’automne ici ; elle part cette semaine pour Naples. Le mal, c’est qu’il y venait quantité de gens insupportables. Il y a ici un très joli jeune homme qui a l’air d’une miniature toute fraîche sortie d’une boîte, c’est le fils de***, le romancier. Il se pose un peu en giaour, mais je crois qu’il est paresseux et qu’il ne se donnera pas la peine de ramasser les lauriers qu’il pourrait recueillir. Que fait son père ? Le dernier roman que j’ai lu de lui m’avait fort édifié et ennuyé. N’aurait-il pas aussi tourné à la vertu ? Grand dommage.

« Nous avons eu ici la semaine passée un spectacle très beau, c’est le retour de quelques régimens de Crimée. Ils sont entrés à Paris en tenue de campagne, avec leurs vieilles capotes déchirées, leurs drapeaux en loques et leurs blessés marchant en avant avec les vivandières. Il y a eu une nuée de larmes. Le général Canrobert