Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/752

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pouvait à peine se tenir à cheval d’émotion. Il était comme un homme ivre. On me dit que le lendemain il y avait foule dans les bureaux de la guerre pour s’enrôler. L’autre jour je dînais chez mon maître, et j’ai eu l’imprudence de critiquer nos uniformes. Il m’a dit : « Les Français sont un peuple guerrier, mais non un peuple militaire. Ils ne savent pas porter un uniforme, mais ils savent se battre. » Si vous aviez vu les haillons de ces soldats de Crimée, vous auriez dit, comme tout le monde, qu’il n’y a rien de plus beau. Adieu, madame, je vous souhaite une bonne année, santé, joie et prospérité. Soyez assez bonne pour me pardonner mon long silence ; vous ne pourrez me donner une meilleure preuve de votre clémence qu’en m’écrivant une petite lettre sur ce papier rose que je vois trop rarement et qui me charme toujours quand en rentrant je le trouve sur ma table.

« P.-S. — J’espère que vous avez de bonnes nouvelles d’Égypte. Veuillez m’y recommander. »


« Paris, 16 février 1856.

« Madame, si mon cœur ne vous appartenait déjà tout entier, vous l’auriez gagné par la dernière lettre que vous m’avez écrite et votre opinion sur la tolérance en matière de correspondance. Vous comprenez la paresse et les paresseux, vous n’êtes pas susceptible ; vous avez donc toutes les perfections ? Pourtant savez-vous ce qui m’a empêché de vous écrire aussitôt votre lettre reçue ? Ce n’est pas assurément la paresse qui m’a retenu. Si j’avais cédé à mon premier mouvement, vous n’en étiez pas quitte à moins de dix pages démon style le plus élevé. C’était, madame, un sermon que je voulais vous adresser. — J’ai fait réflexion que j’étais un peu novice dans le métier de prédicateur, et que j’y mettrais peut-être d’ailleurs trop de vivacité, si je vous écrivais sous l’impression de votre lettre. Maintenant que je suis plus rassis, je vous dirai la chose en trois mots. 1° Je suis enchanté que vous ayez cassé la jambe à votre valseur, parce que je n’aime pas qu’on valse ; 2° je désapprouve que vous vous fassiez garde-malade parce que vous vivez dans un pays de conventions, hypocrites si vous voulez, mais qu’il faut observer. J’ai dit. Remarquez qu’en cette affaire je vous par le contre mon intérêt. Il est évident que, si j’avais la perspective de vous avoir pour garde-malade, j’irais tout exprès à Londres pour me casser une jambe. Mais je suis si rigide en matière de morale que je ne vous avertirais pas de la chose, si elle m’arrivait à Londres. Vous êtes, vous autres Anglais, d’affreux hypocrites, mais il faut se plier aux coutumes, même aux mauvaises ; quand vous serez en Espagne, à la bonne heure. C’est un pays de liberté où chacun, fait ce qu’il lui plaît et où il est permis d’avoir bon cœur. Ici je