Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/766

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roman précisément le contraire de ce que je m’attendais à y trouver. Elle était remarquable par le tact et dans son livre je n’en vois guère. Il y a aussi une certaine exaltation dont je l’aurais crue absolument dépourvue. A tout prendre, cette lecture m’a amusé et intéressé. La forme n’est pas trop bonne ; il y a des longueurs, il y a l’inexpérience de quelqu’un qui n’a pas fait gémir la presse, mais je vois des caractères bien tracés, des remarques spirituelles et des situations assez attachantes. Dites-moi si cela a quelque succès à Paris. Je crains que non. Les romans ou plutôt la pièce de résistance des romans, la passion qu’on nomme AMOUR est fricassée tous les vingt ans à une sauce nouvelle. Lorsqu’on vous la sert à la vieille sauce, cela ne trouve plus guère de débit. C’est pour cela, sans doute, que je ne fais plus de grande passion, n’ayant pas la recette de la dernière édition du cuisinier impérial.

« Nous avons ici lord ***. J’ai entrepris de le mener aux îles aujourd’hui. Le mistral nous a pris à moitié chemin et nous a obligés de retourner, nous avons abordé. Aussitôt que milady a mis pied à terre, elle s’est souvenue que ses enfans nous avaient précédés et l’amour maternel a commencé à la travailler. Elle voulait envoyer un bateau à vapeur, mais il n’y en avait pas. Elle voulait noliser un gros bâtiment, mais on l’a envoyé promener sous-prétexte « qu’avions affaires. » Nous nous sommes rabattus sur le télégraphe, et j’ai écrit une dépêche touchante au gouverneur de l’île, qui m’a répondu une heure après l’arrivée des enfans. Milord était encore plus inquiet que milady. Il m’a semblé très peu doué sur le rapport du calme et de l’équanimité, si nécessaires à l’homme d’état. »


« Cannes, 18 janvier 1867.

« Je viens d’assister à de tristes scènes. J’ai vu mourir ce pauvre Cousin de la façon la plus déplorable. La veille, il avait été plein de verve et d’esprit, en apparence mieux portant que jamais ; le matin, il travaillait encore, causait avec gaîté et faisait des projets. Il s’est plaint d’une envie de dormir invincible qui n’avait rien de surprenant, car la nuit précédente il n’avait pas dormi, c’est pendant son sommeil que l’apoplexie l’a frappé. Il n’a pas repris connaissance, il n’a pas même rouvert les yeux, mais la vie matérielle a encore duré près de vingt heures. Il faisait entendre des râlemens horribles pour les assistans, et cependant il n’y avait pas dans sa figure la moindre contraction. Les médecins disaient qu’il ne souffrait pas. C’était la dernière lutte du corps déjà abandonné par l’intelligence. En le voyant ainsi, on ne pouvait s’empêcher de souhaiter que la mort vînt. Si on fût parvenu à sauver le corps, il serait