Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/767

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


demeuré longtemps encore peut-être comme un cadavre galvanisé. Je n’ai jamais rien vu de plus déplorable que le contraste entre les gémissemens et les mouvemens automatiques de cette agonie et le calme extraordinaire des traits du visage. L’approche de la mort donne une certaine beauté, à part même du respect qu’elle inspire. Tout cela se passait par une nuit lugubre avec un vent et une pluie horribles.

« Vous m’affligez beaucoup en me parlant de nouveaux tracas pour notre ami des finances. Je ne comprends pas plus que vous l’histoire des pagarés. Pagaré est un mot espagnol qui veut dire : je paierai ; le présent au contraire ne se conjugue pas facilement ; je crains fort qu’il n’en fasse l’expérience.

« Il y a longtemps qu’on nous annonce l’arrivée de Mrs ***. Son mari est un niais ; on me dit qu’il buvait un peu trop et qu’il était méchant pour elle. Elle disait après son mariage : « Hélas, je croyais épouser un être, et c’est un homme ! »


« Cannes, 25 janvier 1867.*

« Madame,

« Je réponds à un passage d’une de vos lettres qui n’était peut-être pas très sérieux. Vous me dites d’écrire sur les affaires présentes, comme si j’étais capable d’écrire quoi que ce soit. Supposé que j’aie encore le talent, il me serait impossible de me soumettre à l’obligation de mentir tous les jours, condition sine qua non de toute discussion politique. Il faut mentir pour cacher les fautes de son parti, mentir pour attaquer ses adversaires, mentir même pour dire quelque vérité utile au public. Bref, c’est un métier qui me dégoûte tout à fait. C’est à force de mensonges qu’on agite ce peuple-ci, qui est à mon avis particulièrement impropre à la liberté et au self-government. Nous avons tous une aversion extraordinaire pour toute initiative parce que nous avons peur de la responsabilité, et ceux qui ont de l’initiative nous offensent en blessant notre vanité. Ils se croient plus d’esprit que nous ; donc nous devons nous appliquer à faire tomber tout ce qu’ils veulent entreprendre. Que faire pour un peuple comme le nôtre ? Le laisser aller à tous les diables. Franchement, je trouve que nous y allons avec un redoublement de vitesse. Tout cela m’attriste profondément, et je n’y vois pas de remède…

« Cette mort de M. Cousin m’a vivement impressionné, et j’ai toujours sous les yeux le spectacle de son agonie. Je me demande ce qui vaut le mieux, ou mourir comme lui d’un coup d’assommoir ou bien s’en aller doucettement dans des souffrances prolongées. Il y a quelque chose d’infiniment triste à penser que