Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/771

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« Je suis tout abasourdi de la mort de Narvaez. C’est une très grande perte pour l’Espagne, et d’autant plus grande qu’O’Donnell est mort. A présent, je ne vois plus personne qui fasse peur aux rouges espagnols. Les Conchas ne manquent ni d’énergie, ni de courage, mais ils sont entourés de tous les tripoteurs, et ce ne sont pas des hommes carrés comme ce pauvre Narvaez. Le pape lui a envoyé une absolution des plus amples. Il en avait besoin. Jadis il avait mis la main sur la bulle de la croisade. C’est un argent que l’Espagne paie au pape pour faire gras le vendredi et le carême, car personne ne fait maigre. Narvaez avait donné des pensions à ses amis et amies avec l’argent papal, et ça avait été la distribution la plus drôle qui se pût imaginer. Il n’y avait pas une coquine à Madrid qui ne vécût de l’argent de la croisade… »

Dans les lettres qu’on vient de lire, Mérimée laisse peut-être moins apercevoir le fond de sa nature que dans celles adressées à Mrs Senior. Mais il y apparaît par son côté d’homme du monde spirituel et voulant plaire. Le plus grand nombre de ces lettres sont, comme on a pu le remarquer, datées de Cannes. C’est là en effet que, pendant les dix dernières années de sa vie, Mérimée a passé tous ses hivers, pour combattre une affection des poumons qui allait croissant chaque année et qui a fini par l’enlever. Il y a quelques petits coins de terre privilégiés dont la beauté immuable séduit l’homme à travers les âges et offre à ses agitations ou à ses souffrances les perspectives trompeuses du repos. Quinze cents ans bientôt se sont écoulés depuis que des moines pieux venaient débarquer dans les îles depuis si célèbres, alors presque abandonnées, qui font face à la chaîne de l’Esterel. Dociles aux préceptes de saint Ambroise, ils venaient chercher dans ces îles une retraite protégée contre les agitations du monde par la ceinture des flots, a Ceux qui veulent, disait le saint, se dérober aux attraits des plaisirs funestes du siècle, se retirent dans des îles pour y éviter les dangers de cette vie. La mer est pour eux comme un voile et assure un asile secret à leur vertu. C’est pour eux un port assuré où ils goûtent toute la paix qui est possible sur la terre, où l’écho du siècle et de ses folles joies ne vient pas retentir. Le bruit des flots se mêle au chant des psaumes dans un merveilleux concert, et tandis que les vagues expirant sur les rochers font entendre un doux murmure, les saints cantiques retentissent dans la demeure des solitaires. » La paisible renommée de ces rivages de la Provence s’était répandue si loin qu’aux temps rudes et corrompus du moyen âge, l’imagination d’un poète se tournait vers cet asile de la consolation et du repos pour en célébrer la douceur :