Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/772

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O satis nunquam celebreta tellus !
Dulce solamen, requiesque cordis !

et qu’un autre s’écriait dans un latin barbare : Que je meure si je ne puis pas vivre là :

Dispeream, hic si non semper virere queam.

Combien, depuis ce souhait poétique, combien sont venus mourir sur ce rivage où, eux aussi, ils auraient voulu vivre en présence de cette nature qui étale sous les yeux des affligés l’ironie ou la consolation de son impassible splendeur : Tocqueville, Cousin, Brougham, sans parler d’autres vies plus modestes, mais non moins chères, et bientôt Mérimée lui-même. Il y languit cependant plusieurs années, luttant avec patience contre un mal qui l’envahissait, et dont il ne se dissimulait pas les progrès, attristé, mais courageux et marchant d’un pas résigné vers une nuit au terme de laquelle il n’entrevoyait pas d’aurore. J’ai eu la bonne fortune d’y passer un hiver avec lui. Il n’était déjà plus ce brillant causeur autour duquel on faisait autrefois silence ; mais il avait conservé toute sa distinction, sa finesse, et son talent de conter des riens avec art. M. Cousin se trouvait également à Cannes, et il n’est pas possible d’imaginer un contraste plus divertissant que celui de la conversation de ces deux illustres confrères, qu’on se plaisait souvent à réunir à la même table. M. Cousin avait bien autrement de verve, d’éclat, d’abondance ; mais Mérimée reprenait parfois sur lui l’avantage d’un esprit froid et précis sur un esprit un peu aventureux et distrait. Je me souviens qu’un jour M. Cousin s’était animé en parlant du XIIIe siècle : « Ce siècle, s’écriait-il, qui a vu la plus belle création de Dieu, saint Louis, et la plus belle création des hommes, Notre-Dame, ce siècle qui… — Pardon, Cousin, interrompit froidement Mérimée, mais Notre-Dame a été commencée en 1163. — Vous avez raison, Mérimée, reprenait M. Cousin après un instant d’embarras, mais cela n’empêche pas… » et M. Cousin de repartir de plus belle dans son enthousiasme pour le XIIIe siècle. Malgré la différence de leurs natures et de leurs esprits, ces-deux hommes faisaient cas l’un de l’autre. Mérimée parlait avec égards de M. Cousin, bien que parfois sur un ton un peu railleur. Quant à M. Cousin, a Mérimée ne sait rien imparfaitement, » disait-il, et ces mots étaient, dans sa bouche, un hommage rendu non moins à la conscience de l’homme qu’à l’érudition de l’auteur.

Bien que dans l’été de 1870 la santé de Mérimée causât déjà de très vives inquiétudes à ses amis, il aurait peut-être vécu quelques années encore sans la secousse que lui donnèrent les événemens