Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/774

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vos ordres, mais le docteur m’a appris votre voyage et sa cause.

« Quel horrible temps, madame ! Connaissez-vous dans l’histoire une catastrophe plus soudaine et plus épouvantable ? — Quelque désastre qu’eût pu rêver l’imagination la plus noire a été dépassé par la réalité. Et cette révolution qui se bâcle en cinq minutes, non plus dans une assemblée cette fois, mais dans un corridor, et ce gouvernement qui n’a pas d’origine, pas de cohésion, qui n’a que deux hommes éloquens, sans habitude des affaires, et un certain nombre de doublures, vieilleries ridicules à leur parti même ! — Qu’attendre de tout cela ?

« Observez encore, madame, que nous n’en sommes qu’au prologue. La tragédie va commencer pour nous après la paix. Vous représentez-vous la force d’un gouvernement qui aura signé un traité avec M. de Bismarck ? et cela lorsque toute la nation est en armes comme aujourd’hui. Il faudrait des hommes à ce pauvre pays.

« Je regrette bien de n’avoir pu voir notre amie des Tuileries à son dernier jour. J’étais très souffrant, avec la perspective que quelque grande chose allait se passer. Je m’imaginai d’aller au sénat et ne me console pas de n’avoir pu dire adieu à une personne à qui l’adversité avait ajouté une auréole. Elle en avait une la dernière fois que je l’ai vue. Elle n’avait plus la moindre illusion et disait que ce qu’elle désirait par-dessus tout pour son fils, c’était une vie heureuse et sans ambition.

« J’ai toute ma vie cherché à être dégagé de préjugés, à être citoyen du monde avant d’être Français, mais tous ces manteaux philosophiques ne servent à rien. Je saigne aujourd’hui des blessures de ces imbéciles de Français, je pleure de leurs humiliations et, quelque ingrats et absurdes qu’ils soient, je les aime toujours.

« Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de mes respectueux hommages.

« Toujours bien souffreteux. »

« P. M. »


Quelques jours après, il expirait d’une mort relativement douce, qui venait le surprendre dans son sommeil, et, après un court service célébré par un pasteur protestant que les humbles amies qui veillaient sur lui avec dévoûment eurent la singulière idée de faire appeler, il fut enseveli dans le cimetière anglican, où sa dépouille repose encore aujourd’hui. Nous avons donc là son dernier cri, l’accent sincère du mourant. Et d’ailleurs, ce manteau philosophique qui tombe, et qui laisse apercevoir à nu un cœur sensible et saignant, n’est-ce pas l’énigme de toute sa vie ? Mais on est en droit