Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/813

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sur le mérite. Un haut personnage italien était allé trouver M. Wilson à Londres et lui avait dit : — Réclamez pour nous un ministère, et vous aurez toujours notre appui contre la France. — Offre alléchante à coup sûr ! Mais M. Wilson pensa très sagement que ce n’était pas contre la France, que c’était contre les Turcs qu’il fallait lutter, et que, s’il était déjà bien difficile de mettre un Anglais et un Français d’accord, il serait à peu près impossible de mettre d’accord un Anglais, un Français et un Italien. L’entente à deux dure quelquefois, l’entente à trois jamais longtemps. Or il fallait à tout prix s’entendre, si l’on voulait faire en Égypte, non de la politique particulière, exclusive, étroite, mais de la grande politique internationale. A coup sûr, les Italiens établis au Caire et à Alexandrie sont nombreux, mais les Grecs le sont plus encore. Donnerait-on aussi un portefeuille à la Grèce ? Dans ce cas, plus de réformes, puisque les réformes, ainsi que je l’ai montré, devaient porter sur les colonies européennes aussi bien que sur les indigènes. Ce n’est pas parce qu’il y a des Anglais et des Français en Égypte que l’Angleterre et la France prétendaient exercer une action directe sur le gouvernement égyptien ; c’est parce qu’elles sont politiquement obligées l’une et l’autre de sauver ce pays d’une anarchie qui exposerait son indépendance à toutes les aventures. Chose curieuse ! l’intérêt des créanciers consolidés égyptiens, lesquels sont presque tous Anglais ou Français, se trouvait d’accord en cela avec l’intérêt politique des deux gouvernemens ; car, cette anarchie venant à se produire, le gage de ces créanciers disparaissait, il n’en était pas de même des créanciers flottans, c’est-à-dire des fournisseurs, banquiers, courtiers, etc., qui poussent avec ardeur aux folles entreprises, bien sûrs d’être payés tôt ou tard, en argent ou, ce qui vaut bien mieux, en terres. Pour mener leur œuvre à bonne fin, la France et l’Angleterre devaient froisser les intérêts privés d’un grand nombre de leurs nationaux du Caire et d’Alexandrie. Qu’aurait fait, dans de pareilles circonstances, le ministre italien, qui n’aurait eu ni une grande cause politique, ni le gage de créanciers consolidés à garantir, mais dont le mandat aurait précisément été restreint à la défense des intérêts privés de ses nationaux du Caire et d’Alexandrie ? Les prétentions de l’Italie n’étaient donc pas acceptables, mais elles devenaient fâcheuses. C’est en grande partie pour y couper court que la diplomatie française, cessant d’insister sur les attributions du ministère des travaux publics, se contenta de celles qu’elle avait déjà obtenues.

Le ministère Nubar-Pacha fut donc composé de deux Européens : M. Wilson, ministre des finances, et M. de Blignières, ministre des travaux publics. M. de Blignières était depuis trois ans commissaire de la dette, il avait joué un rôle décisif dans la commission d’enquête :