Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/901

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un pli méridional dont la marque la plus frappante est la langue française. Reste à savoir pourtant si l’originalité, le cachet primesautier, l’indépendance native de notre génie national n’ont pas souffert de cette longue habitude d’attendre de Rome impériale tous les mots d’ordre et les impulsions. Peut-être avons-nous aujourd’hui encore besoin de défendre notre indépendance morale. Ne soyons intolérans pour Tien ni pour personne, reconnaissons toutes les grandeurs historiques, ne nous targuons pas d’être les premiers en tout et de n’avoir de leçons à prendre chez personne, mais faisons en sorte de rester nous-mêmes, de penser, d’écrire et d’agir à la française.

Le caractère pour ainsi dire mitoyen qui nous distingue au milieu des nations de l’Europe était d’avance indiqué par la constitution de notre sol, ni tout nord, ni tout midi, et par le mélange des tribus qui se sont fondues sur notre territoire. Il en est venu un peu de tous les points cardinaux, et de nos jours encore nos départemens frontières, non moins attachés que les autres à la sainte unité française, se rapprochent par de nombreuses analogies de mœurs, de vie et parfois de langage des nationalités voisines de la nôtre. L’unité nationale est donc chez nous, comme dans l’ancienne Gaule, une résultante, mais une résultante naturelle, spontanément formée, et rien ne nous fait plus souffrir que ce qui y porte atteinte. C’est le seul principe qui soit resté intact et incontesté à travers toutes nos révolutions. Mais nous avons bien conservé le caractère foncièrement gaulois, qui lui-même était déjà le résultat d’un mélange. N’est-ce pas à lui que nous devrions cette faculté de vie dure, ce secret de pouvoir beaucoup pâtir sans périr, ce don de prompt relèvement dès que les mauvais jours ont fait place à des saisons plus douces ? En particulier nous ne parvenons pas à nous laisser longtemps imposer par les apparences, quand même parfois la raison pratique nous conseillerait de n’y pas regarder de trop près. Les fictions n’ont pas sur nous de prise durable. Il nous plaît trop de regarder par derrière pour voir comment les choses sont faites. La réalité seule, triste ou joyeuse, nous force à reconnaître son pouvoir. On l’acclame ou l’on s’y résigne, mais il faut qu’on la sente. Le sénateur romain, assis immobile et grave sur sa chaise curule, peut nous inspirer d’abord un sentiment mêlé de respect et de vague effroi, mais il ne se passe pas longtemps avant que quelque gars gaulois ne tire curieusement quelques poils de la barbe sénatoriale pour savoir si cela vit ou si c’est mort. Et alors nous conseillons au sénateur, dans son intérêt, de ne pas prendre les choses trop au tragique et surtout de ne pas riposter par un coup de son bâton d’ivoire, car il peut lui en arriver malheur.


ALBERT REVILLE.