Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/903

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Non que mon pauvre père s’en fît valoir ! Jane était son idole ; au fond il tenait M. Forbes pour un heureux mortel d’avoir su s’emparer de ce trésor.

Jane était donc venue m’apporter la grande nouvelle au jardin, où nous causâmes sous une tonnelle ; elle était là, nu-tête, devant moi l’air modeste, le teint animé, avec une douce flamme dans le regard : jamais depuis qu’elle était au monde je ne l’avais trouvée aussi bien, car, soit dit en passant, Jane n’était pas jolie, pas jolie du tout ! Non que personne se fût avisé de la juger laide ou même commune, mais la beauté lui faisait totalement défauts cela nous frappait d’autant plus que les jolies filles abondaient dans nos environs. Elle avait une tournure élégante, de la grâce, une voix sympathique, le regard aimable.., voilà tout. Elle était encore bonne, adroite, gaie, bien élevée, mais d’une déplorable timidité devant les étrangers, et cette timidité était assurément la seule chose que M.Forbes eût pu constater chez elle. Il l’avait vue une douzaine de fois tout au plus, et il fallait qu’il fût singulièrement physionomiste, s’il avait découvert ses qualités en quelques courtes visites.

— Comme vous avez bien caché votre jeu ! dis-je à la petite.

— Non, William ; pour ma part, je n’ai aucune dissimulation à me reprocher, je t’assure, répondit-elle d’un air pénétré. Je ne me doutais pas que M. Forbes eût pareille idée avant qu’il ne m’en eût parlé l’autre jour.

— Mais tu n’as pas dû dire « oui » comme cela, tout de suite, Jeannette ?..

— Oh ! je n’ai rien dit du tout, j’étais trop troublée... Je n’aurais pas eu même assez de présence d’esprit pour demander quelques jours de réflexion : c’est lui qui y a pensé.

Il était clair que Jane n’éprouvait point pour son futur mari une inclination bien vive, et j’aurais été surpris qu’il en éprouvât davantage pour elle. Je les avais vus ensemble la veille : M. Forbes m’avait paru extrêmement calme.

— Sais-tu, cousin, reprit gaîment Jane, me regardant bien en face, sais-tu qu’il faut que je sois, après tout, une très séduisante personne, quoique nous ne nous en soyons jamais doutés ? Je ne suis pas belle, j’ai vingt-trois ans sonnés, je n’ai pas de dot, et pourtant j’ai tourné la tête d’un homme qui n’avait que l’embarras du choix.

— Comment sais-tu que tu lui as tourné la tête ? demandai-je. Je regrettai vite cette indiscrète question ; mais par bonheur Jane ne fit qu’en rire.

— Pourquoi voudrait-il m’épouser, s’il en était autrement ?