Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/916

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rais affirmer qu’elle l’aimât autant que l’autre ; je lui en fis même l’observation.

— Le premier Arthur, vois-tu, me répondit-elle, était l’enfant de ma douleur ; le second est l’enfant de ma joie, ils ne pouvaient donc pas être aimés de la même façon. Sans compter que l’autre me préférait à tout au monde, tandis que, pour celui-ci, je passe bien après son père.

— Et Annie ? hasardai-je malicieusement ; qu’est devenue Annie ?..

— Je l’ignore et ne m’en inquiète guère, riposta Jane avec une superbe indifférence. Des deux Arthur, celui qui n’est plus a effacé le passé, et l’autre m’est garant de l’avenir. Je puis aujourd’hui défier une douzaine d’Annies.

Chère petite Jeannette ! Elle est toujours la même. Quelle naïveté adorable ! Il n’y a qu’elle pour imaginer qu’un enfant mort ou en vie ait le pouvoir de la protéger contre des rivalités redoutables. Elle se protège bien suffisamment toute seule ! Au reste, M. Forbes, avec cette vanité béate propre aux maris heureux, n’a eu rien de plus pressé que de m’en donner la preuve. En me reconduisant à la gare, il me mit au fait de toute l’histoire. Il avait rencontré récemment dans une fête la trop fameuse Annie, dont il se garda du reste, en galant homme, de me dire le nom.

— Vous ne vous ferez jamais une idée, me dit-il, de ce que j’ai éprouvé en comparant ces deux femmes, ma chère, ma jolie, ma charmante Jane, — Jane jolie ! Il n’y a que l’amour pour faire dire de pareilles absurdités ! — et cette folle créature, égoïste autant que frivole ! Ma bien-aimée femme me sentit frissonner comme nous quittions le bal ; elle crut que j’avais froid. Oui, certes, j’avais froid jusqu’à la moelle des os, car je songeais que j’aurais pu, à l’heure présente, être le mari de cette pécore !


JULIA KAVANAGH.