Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/23

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proportions voulues. Il n’est chose pratique en ce monde sur laquelle ce diable ne soit prêt à faire la leçon aux plus grands docteurs : il connaît les littératures, il a parcouru toutes les théories et les appliquerait au besoin. Retournez la scène de l’écolier, placez-le devant un conseil de membres de l’Institut qui l’interrogent sur les sciences exactes et les autres, il ne se contentera pas de se moquer d’eux, il leur répondra bel et bien de manière à les convaincre qu’il en sait plus long qu’eux tous à lui tout seul. Cette grande envergure du personnage, Merck ne l’eut jamais ; dans la formation successive de Méphistophélès, il n’entrerait donc tout au plus que pour moitié : il a fourni le profil, Herder et son influence sont pour le reste. Ajoutons que toutes les acquisitions que Goethe faisait en son particulier, à mesure qu’il avançait dans la vie, étaient portées au profit de Méphisto, son inséparable compagnon, l’alter ego dans les questions de critique et de controverse. Il le promenait avec lui par le monde, l’avait pour confident et pour juge de ses observations, de ses expériences, et grâce à cette faculté, à ce don caractéristiques chez Goethe d’acquérir toujours, maître Méphisto voyait se parachever son éducation et grandir son personnage. Que dis-je ? il se pliait même aux belles manières ; à force de fréquenter les honnêtes gens, il en prenait le ton et l’élégance, le Méphistophélès de 1772, ce cuistre en rupture de banc avait pris avec le temps je ne sais quel faux air de fonctionnaire ou d’académicien désenchanté dont la bile se donne cours : il a clarté sur tout sujet, et s’il faut parler politique, Goethe au besoin va l’adopter pour son truchement. On comprend que ce côté du rôle ne pouvait être que le produit d’une formation postérieure, et que l’auteur en 1772 ne se doutait encore de rien de tout cela.

J’arrive à la figure principale : deux hommes vivaient en Goethe, l’un qui agissait, l’autre qui regardait agir et jugeait l’acte. Dès l’enfance, il s’étudie, s’analyse comme un objet indépendant de lui-même, et le jour devait venir, à Strasbourg, où cet auto-criticisme amènerait le conflit. Il avait fini ses études, passé ses examens, et déjà, sa première jeunesse à peine révolue, il sentait à la fois et le vide de ses connaissances et le néant de ses examinateurs. A l’existence qui s’ouvrait devant lui l’avait-on seulement préparé ? Il lui fallait, comme Faust, retourner sur ses pas, recommencer à s’instruire en ayant désormais dans l’âme cette certitude que tout ce qu’il savait et pourrait savoir n’était qu’un ramas de formules vaines. Partout contradiction et désaccord ; d’un côté, ses rapports de famille, sa position à ménager dans le monde de la bourgeoisie, ses principes d’éducation, ses vues de carrière et les intérêts pratiques, de l’autre, un profond sentiment d’abandon, l’isolement au sein des relations les