Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/492

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Comme dans le cours de mon ministère je ne me suis jamais aidé que des ressources de mon pays, que de la force d’âme et des solides principes de l’empereur François, j’étais bien loin de craindre d’assumer une trop grande responsabilité en prenant une attitude qui devait finalement nous relever et assurer le triomphe de la cause commune.

L’empereur régla, avec le prince de Schwarzenberg et moi, toutes les dispositions nécessaires pour hâter la marche et l’arrivée de nos troupes. Sa majesté donna les instructions les plus formelles. Autant ce prince penchait ordinairement à ménager ses provinces, autant cette fois il y songea peu dans ses calculs. Il était uniquement absorbé par la grande œuvre de la délivrance qu’il devait accomplir. Il s’agissait de sauver le monde ; ses peuples trouveraient leur dédommagement dans cet immense bienfait ! On fit disparaître du théâtre de la guerre tout ce qui aurait pu profiter à l’ennemi ; on fortifia les points les plus importans ; les lignes de Prague furent fermées, cette ville devant servir de place d’armes ; on se mit à élever des têtes de pont sur l’Elbe et sur la Moldau ; on créa de vastes magasins afin de pouvoir suffire aux besoins de l’armée autrichienne et des armées alliées qui devaient être appelées en Bohême ; on réunit tous les ivres qu’on put trouver et tous les autres objets pouvant servir à la guerre. L’esprit de la population répondit à l’attente de l’empereur ; il se releva à mesure que grandissait la confiance dans les mesures prises par le gouvernement. L’est et le nord de la Bohême présentaient en quelque sorte l’aspect d’un vaste camp.

Le 24 juin, je partis de Gitschin pour arriver le lendemain à Dresde, où je descendis chez le comte de Bubna. En ce moment Napoléon n’était pas dans la ville, mais il y revint le soir de mon arrivée. Ce n’est donc que le jour suivant, 26 juin, que je reçus l’invitation de me rendre chez lui. Son quartier-général se trouvait dans le jardin Marcolini, près de l’Elsterwiese. Il n’osait pas demeurer dans la ville ; plus de vingt mille hommes de son armée étaient entassés dans le faubourg de Frédéric et en dehors des lignes de ce faubourg.

La position de Napoléon vis-à-vis de son armée et du peuple français était alors fort critique. La nation, jadis divisée en différens partis, n’en présentait plus que deux : l’un était le parti des hommes de la révolution, auquel se rattachait la foule innombrable des individus dont le sort était lié au maintien de l’empire ou qui tenaient à conserver le régime impérial pour ne pas perdre leur position, le fruit de leurs services passés et leur fortune, qui se composait en grande partie de biens nationaux ; l’autre était le parti royaliste et bourbonien. Les premiers gémissaient sur la situation