Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/598

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des tableaux, des livres qu’elle faisait venir, et particulièrement quand il fut question du grand monument élevé à la mémoire de Pierre le Grand. Diderot devint ainsi, par la force des choses et par les rares aptitudes de son esprit, le véritable ministre des beaux-arts de Russie, en résidence à Paris. C’est lui qui dirige l’ambassadeur, le prince Galitzin, dans ses commandes à nos artistes les plus renommés, à Michel Van Loo, à Vernet, à Vien, à Casanove, à Boucher, à Machy. Il se met en rapport avec un des brocanteurs de ce temps-là, un nommé Ménageot, homme de bien, s’il peut y en avoir dans cette partie-là, et surtout bon connaisseur. Il discute les prix, il envoie les mémoires, il presse même souvent l’envoi de l’argent promis, toujours lent à venir de Saint-Pétersbourg ; il déclare à chaque instant, dans les lettres qu’il envoie en Russie qu’il y a des artistes qui crient, « et qu’il y a même un certain philosophe qui s’est mis sous la main de la justice par des emplettes pour sa majesté impériale. » Cela ne l’empêche pas de courir les ventes ; parfois il s’avance bien au delà des crédits alloués ; mais il ne peut résister aux belles occasions qui s’offrent à lui d’enrichir le musée de l’impératrice ; il est à la vente Gaignat et il y acquiert d’un coup cinq des plus beaux tableaux qu’il y ait en France : un Murillo, trois Gérard Dow et un J.-B. Van Loo. Une autre fois ce sont deux Vandermeulen, les plus beaux peut-être qu’il y ait en Europe. Le lendemain, deux Claude Lorrain, deux Guide, un Lemoine, une copie de l’Io, du Corrège, par le même Lemoine. Enfin, en 1772, c’est la grande bataille livrée autour du cabinet de peinture de M. le baron de Thiers et gagnée par Diderot au prix de 460,000 livres, au nom de la glorieuse impératrice. Ce sont des Raphaël. des Guide, des Poussin, des Van Dyck, des Schidone, des Carlo Lotti, des Rembrandt, des Wouverman, des Teniers, cinq cents morceaux de premier ordre.

Quand on assiste en imagination à ces batailles, presque aussi vives, sinon aussi coûteuses, que celles qui se livrent aujourd’hui à Paris, à l’hôtel des ventes, quand on suit, avec Diderot pour guide, l’énumération des trésors d’art payés de l’argent russe, noire patriotisme souffre à voir la France peu à peu dépossédée au profit d’une souveraine étrangère. On arrive à prendre parti contre Diderot comme on le faisait alors à Paris : « Je jouis de la haine publique la mieux décidée, écrit-il le 20 mars 1771, et savez-vous pourquoi ? Parce que je vous envoie des tableaux. Les amateurs crient, les artistes crient, les riches crient. Malgré tous ces cris et tous ces criards, je vais toujours mon train… Nous avons ici bon nombre de seigneurs russes qui font honneur à leur nation. L’exemple de la souveraine leur a inspiré le goût des arts, et ils s’en retourneront