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de lettres, philosophes, artistes, grands seigneurs et leurs femmes, d’Alembert convenait mieux avec la sage ordonnance de son esprit.

La conversation est une mauvaise école de composition et de style. On s’habitue aux digressions, aux épisodes, aux parenthèses, ce qui est mortel à l’art d’écrire et de composer. Diderot se rendait compte à lui-même de ces habitudes qui donnaient une empreinte et une forme particulières à son esprit. « Voyez, disait-il à Mlle Volland, les circuits que fait la conversation : les rêves d’un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites… Tout se tient, mais il serait bien difficile de retrouver les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d’idées disparates… O chère amie, combien je suis bavard ! Ne pourrai-je jamais, comme disait Mme de Sévigné, qui était aussi bavarde et gloutonne, quoi ! « ne plus manger et me taire ! » Par malheur, il transporte avec lui ses habitudes d’esprit quand il se met à écrire : il garde le mouvement, le feu, l’abondance qui entraînaient ses auditeurs. Mais ici les défauts se marquent : le sujet change à chaque instant, se transforme, s’éparpille. Ou bien l’auteur revient sur son idée pour l’affaiblir en l’exagérant ; ou bien il l’abandonne et bat la campagne. — Il y a une jolie scène dans le Mercure de 1779 : c’est le récit que Garat, tout jeune alors, nous fait de sa première entrevue avec Diderot à La Chevrette. Nous le voyons, nous l’entendons. Quelques traits suffiront pour nous mettre la scène entière sous les yeux : « Le cœur me battait avec violence, dit Garat, au moment de voir le grand homme dont j’avais tant de fois admiré le génie. J’entre avec le jour dans son appartement, et il ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m’épargne la peine de balbutier le motif de ma visite ; il le devine apparemment… Il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu’il ne me voit plus du tout. Il commence à parler, mais d’abord si bas et si vite que j’ai peine à l’entendre et à le suivre… Peu à peu sa voix s’élève et devient distincte et sonore ; il était d’abord immobile ; ses gestes deviennent fréquens et animés. Il ne m’a jamais vu, et lorsque nous sommes debout, il m’environne de ses bras ; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si les liaisons rapides et légères de son discours amènent le mot lois, il me fait un plan de législation ; si elles amènent le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames ou de tragédies. A propos des tableaux et des scènes qu’il entrevoit, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l’antiquité, et il récite ou traduit les Annales et les Histoires. De là il passe aux barbares qui ont détruit tant de chefs-d’œuvre, à Herculanum, où peut-être on en retrouvera, ce qui le ramène en Italie, à Térence,