Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/584

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aviseront. En aucun cas d’ailleurs, l’avocat d’une sorcière ne doit réclamer une autre procédure que la procédure sommaire, expéditive, des procès criminels. Il lui est interdit d’interjeter appel ou de demander un sursis. Voilà comment les droits de la défense étaient sauvegardés. Une bulle du pape Innocent VIII fait tomber cette bien faible barrière : désormais on condamnera les sorcières sans être gêné par le bavardage des avocats (a strepitu avocatarum).

Imaginez maintenant une malheureuse paysanne, hystérique, demi-sauvage et demi-folle, dont l’imagination malade est hantée par les visions confuses de l’ignorance superstitieuse et de la maladie. On la saisit, on la jette dans un trou noir, puis brusquement, au bout de deux ou trois jours de réclusion, on la mène dans une grande salle tapissée de hideux instrumens, en présence du bourreau. Des hommes sévères sont devant elle qui lui parlent avec persistance des visions qui l’ont obsédée si longtemps ; on la dépouille de ses vêtemens ; on lui rase les cheveux, on explore avec un fer aigu « tout son cuir ; » on lui parle de Satan, du sabbat, des maléfices ; on lui montre des images hideuses ; on apporte des cierges, des étoles, des crucifix, une Bible. O la maudite ! elle les rejette avec horreur ; elle se débat, crie, veut se défendre ; des convulsions de désespoir la secouent tout entière. « Misérable ! c’est toi qui as tué Pierre, c’est toi qui en souillant sur Brigitte lui as donné la lèpre. Confesse que tu leur as parlé. — Je ne suis pas une sorcière. — C’est toi qui as rendu stériles les vaches de Madeleine et le champ de Claude. Confesse que tu es sorcière. — Je ne sais pas, dit la malheureuse, hébétée. — Avoue, et on te laissera vivre, avoue, et tu ne seras pas damnée éternellement. — Je ne sais pas. » Et pendant qu’on l’interroge, elle entend le bruit des sinistres préparatifs. Voilà les chevalets, le collier, les roues, les brodequins, les fers rouges, tout l’arsenal de la méchanceté humaine. Hé ! misérable stryge, quel est ton espoir ? Que n’as-tu déclaré, que ne déclares- : tu que tu es coupable ? Suis mon conseil, dis tout de suite que tu es sorcière, dis4e, et meurs une fois plutôt que de subir mille morts [1].

Maintenant que les mœurs se sont adoucies, nous avons quelque peine à comprendre la cruauté de nos pères. Le brave Perrin

  1. « Il faut devant qu’appliquer la question faire contenance de préparer des instrumens en nombre, et des cordes en quantité, et tenir quelque temps l’accusée en cette frayeur et langueur. Il est aussi expédient, auparavant que faire entrer l’accusée en la chambre de la question, de faire crier quelqu’un d’un cri épouvantable comme s’il était géhenne, et qu’on die à l’accusée que c’est la question qu’on donne, l’étonner par ce moyen et arracher la vérité. J’ai vu un juge qui montrait le visage si atroce et la voix ai terrible, menaçant de faire pendre ai on ne disait, que les accusés confessaient soudain, ayant perdu tout courage. ».