Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/675

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Par un effet inattendu, la noblesse fut plus irritée de l’excuse que de l’offense. Cette déclaration fort modeste, mais qui se terminait dignement, lui parut « outrecuidante ; » elle fit savoir qu’elle s’en plaindrait au roi. Le conciliateur, comme il arrive parfois, avait rendu les deux partis irréconciliables. Il faut lire la harangue du baron de Senecey qui porta au Louvre, avec un nombreux cortège de gentilshommes, l’expression des griefs aristocratiques ; nul document n’éclaire d’un jour plus vif les prétentions de la noblesse, l’idée qu’elle se faisait d’elle-même et du reste de la France. « J’ai honte, sire, de vous dire les termes qui nous ont offensés. Ces hommes qui tiennent le dernier rang en cette assemblée, quasy tous hommagers et justiciables des deux premiers ordres, méconnoissant leur condition et oubliant leurs devoirs, se veulent comparer à nous ! Ils comparent votre état à une famille composée de trois frères : ils disent l’ordre ecclésiastique être l’aîné ; le nôtre, le puîné, et eux, les cadets… En quelle misérable condition sommes-nous tombés si cette parole est véritable ! Eh quoi ! tant de services signalés rendus d’un temps immémorial, tant d’honneurs et de dignités transmises héréditairement à la noblesse, et méritées par son labeur et sa fidélité, l’auroient-ils, au lieu de l’élever, tellement abaissée qu’elle fût avec le vulgaire en la plus étroite sorte de société qui soit parmi les hommes, qui est la fraternité ; et non contens de se dire nos frères, ils s’attribuent la restauration de l’état, à quoi la France sait assez qu’ils n’ont aucunement participé. Rendez-en, sire, le jugement, et par une déclaration pleine de justice faites-les mettre en leur devoir et reconnoître ce que nous sommes nés et la différence qu’il y a entre nous et eux. » Florimond Rapine, député du tiers, qui a laissé un journal de la session, raconte qu’au sortir de l’audience royale les délégués de la chambre des nobles, échauffés par le discours de leur président, s’écriaient : « Nous ne voulons point de fraternité entre le tiers et nous ; nous ne voulons pas que des enfans de cordonniers et de savetiers nous appellent frères : il y a autant de différence entre nous et eux comme entre le maître et le valet. »

Cet orgueil insensé, qui provoquait d’inévitables représailles, passant de la parole à l’action, s’emporta bientôt à d’odieuses violences. Un lieutenant-général d’Uzerches, membre du tiers-état de la province de Guyenne, le sieur de Ghavailles, rencontrant un matin près du couvent des Augustins un député noble du haut Limousin, messire de Bonneval, oublia de le saluer et de lui céder le pas. Le gentilhomme l’aborda brusquement : « Petit galant, vous passez devant moi sans me saluer ; je vous apprendrai votre devoir ; et lorsque vous me parlerez par votre bouche, je vous ferai