Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/695

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A l’honneur d’avoir aidé Goldsmith, Johnson peut encore ajouter celui d’avoir deviné Burke. Edmond Burke arrivait aussi d’Irlande, avec son éloquence et sa pauvreté. De plus, il était whig, ce qui n’était pas une recommandation aux yeux d’un homme qui prétendait que le premier des whigs avait été le diable. L’amour de la parole, plus fort que les opinions politiques, rapprocha le futur orateur du vétéran littéraire. A côté de ces noms, il en est de plus humbles qui n’auraient pas même droit à une niche dans l’histoire des gens de lettres, si l’amitié de Johnson ne les avait sauvés de l’oubli. C’est Bennet Langton, cet aimable et long gentleman, qui ressemblait à la « cigogne du carton de la pêche miraculeuse. » Il connaissait la Grammaire grecque de Clenardus, et cette érudition lui avait conquis le cœur de Johnson, qui lui disait : « Monsieur, y a-t-il quelqu’un dans cette ville qui ait entendu parler de Clenardus, excepté vous et moi ? » Si grande fut l’amitié, commencée sous ces auspices, qu’un jour, se sentant malade, Johnson demanda à Langton de lui signaler sincèrement les fautes de sa vie. Langton lui remit en silence une feuille de papier où il avait écrit plusieurs textes de l’Écriture recommandant la charité. Sur quoi le pénitent se fâcha et malmena son obligeant confesseur un peu plus rudement qu’autrefois l’archevêque de Grenade n’avait fait Gil Blas. On n’entrait dans l’intimité de Johnson qu’à la condition sous-entendue de beaucoup supporter, et tout le monde se soumettait à la clause. Il y avait bien par-ci par-là quelques tentatives de rébellion. Ainsi Topham Beauclerk, qui n’avait en fait d’esprit rien à envier à personne, rendait quelquefois à Johnson ce que les Anglais appellent « un Roland pour son Olivier. » Cet arrière-petit-fils de Charles II et de l’actrice Nell Gwyn joignait à l’amour des lettres les mœurs d’un homme à la mode. Il devait faire un singulier contraste avec le critique bourru qui, tout en le blâmant, ne pouvait s’empêcher de l’aimer pour les grâces de sa conversation. Johnson n’épargnait pas les vérités au brillant sceptique, dans l’espoir de le ramener au bien, et celui-ci, de son côté, usant du privilège de la jeunesse, faisait de loin en loin oublier au docteur la gravité de son âge. Une de ces escapades est restée célèbre. Boswell raconte que, Beauclerk et Langton s’étant attardés jusqu’à trois heures du matin dans une taverne, il leur passa par la tête d’aller réveiller leur vieil ami. « Ils cognèrent violemment à la porte de son appartement du Temple et le virent enfin apparaître en chemise, une petite perruque noire sur le sommet de la tête en guise de bonnet de nuit, et un tisonnier à la main, car il s’imaginait qu’on venait l’attaquer. Quand les deux visiteurs se furent nommés et lui eurent proposé de les accompagner dans leur promenade matinale, il leur dit en