Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/846

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On ne peut pas dire que ce fut une restauration, mais bien une reconstruction totale de la façade, car on reprit toutes les fondations, les murs et les voûtes. Jugeant avec raison que c’était dans la nature du sol lui-même qu’il fallait chercher la cause de cet état de ruine, l’architecte commença par rétablir le terrain en faisant battre à grande profondeur plus de deux mille deux cents pilotis sur lesquels il fit un lit de pierre molaire de Trieste. Cela fait, il reconstruisit sa façade et, quelle qu’elle soit désormais, elle traversera impunément les siècles. On voit qu’il s’agit là d’une question de principes. L’architecte eût-il livré au public, après douze années de travail, une nouvelle façade entièrement semblable à l’ancienne et reproduite jusque dans ses verrues, avec ses dispositions dangereuses au point de vue de la statique et ses discordances de style, les signataires du mémoire au ministre, voyant qu’on ne leur rendait point les matériaux eux-mêmes avec la livrée du temps, ni les mosaïques originales, en un mot ni la même matière à la même place et dans le même effet pictural, auraient toujours formulé les mêmes plaintes et considéré cette restauration comme un crime contre l’histoire. C’est le cas de citer ce passage de M. Ruskin : « Nous pouvons à notre gré, dit-il, construire pour nous-mêmes, en Angleterre ou en Amérique un modèle de l’église de Saint-Marc, mais nous sommes venus à Venise pour voir la basilique elle-même, ce Saint-Marc dont les piliers, il y a six cents ans, ont tremblé aux clameurs des croisades, nous sommes venus pour nous incliner sous ces mêmes voûtes où s’inclina Barberousse, et nous les trouvons polluées et ruinées par la négligence des plus rudes mains; nous sommes venus pour nous agenouiller sur ce pavé où le doge Selvo est venu, nu-pieds, ceindre la couronne, et nous le trouvons détruit et modernisé par le bas esprit d’une société de mosaïstes... Mais je dois me taire, la honte me rend muet quand je sais que l’influence et l’exemple de l’Angleterre se retrouvent à l’origine de ces méfaits[1]. »

Nous sommes obligés de constater un fait matériel : c’est que, même en acceptant le principe de la reconstruction, en faisant notre deuil de la poésie, et nous conformant à cette triste nécessité de voir disparaître les beaux matériaux dorés par le temps et riche- ment colorés par toutes ces influences de l’air ambiant de Venise, nous n’avons plus tout à fait devant les yeux l’ancienne façade, même au point de vue de sa seule conception architectonique.

  1. Ces dernières lignes du célèbre écrivain ont besoin d’explication afin qu’on ne s’en exagère pas la portée. La société connue à Venise sous le nom de Société Salviati, qui a exécuté les travaux de mosaïque de Saint-Marc, a été surtout fondée avec des capitaux anglais, et c’est cette même société qui a été chargée de l’exécution des mosaïques qui jouent un rôle important dans la décoration du musée de South-Kensington.