Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/156

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catholiques irlandais au moment même où l’on accordait asile et protection aux membres du clergé français chassés de leur pays par la révolution ?

Personnellement, Pitt n’avait aucun goût pour l’intolérance religieuse. Il avait été élevé dans la religion anglicane ; il avait eu pour précepteur un ecclésiastique, et ses fonctions officielles rappelaient à nommer des archevêques et des évêques. Néanmoins il apportait dans les questions religieuses un esprit tellement libre que ses ennemis l’accusaient de n’être pas seulement tolérant, mais indifférent. S’il n’avait eu à compter qu’avec ses propres idées, l’émancipation des catholiques n’aurait pas souffert de difficultés sérieuses. Malheureusement il était le premier ministre d’un roi qui poussait la dévotion protestante jusqu’à la bigoterie et qui considérait de bonne foi l’intolérance religieuse comme un devoir. Il était le chef d’un parti dont la plupart des membres étaient des défenseurs convaincus et passionnés des privilèges de l’église officielle. Il risquait donc de perdre tout à la fois son crédit auprès de George III et son autorité sur ses amis politiques s’il soulevait prématurément et sans d’infinis ménagemens cette grave question de l’émancipation des catholiques.

L’organisation même de l’Irlande n’était pas faite pour faciliter la réforme qu’il s’agissait d’accomplir. Par une singulière contradiction, ce pays, tenu dans une si étroite servitude religieuse, jouissait en même temps d’une assez large indépendance politique. Non-seulement le parlement de Dublin n’avait pas été supprimé, mais ses prérogatives avaient été étendues en 1782 au point de lui conférer une véritable autonomie législative. Pas une réforme, petite ou grande, ne pouvait s’accomplir sans l’assentiment des deux chambres irlandaises, qui représentaient la caste privilégiée et la religion officielle. Il est vrai de dire qu’un certain nombre de protestans libéraux commençaient à se montrer favorables aux réclamations des catholiques ; mais ils ne formaient encore qu’une faible minorité. La grande masse de leurs coreligionnaires, dans les chambres comme dans le pays, était restée fidèle aux idées d’intolérance religieuse qui dominaient du temps de Cromwell et de Guillaume III. Or le malheur voulait que ces protestans à l’esprit étroit et tyrannique fussent précisément les plus fermes défenseurs du gouvernement dirigé par Pitt. Si donc on entrait dans la voie de la liberté religieuse, on risquait de perdre des amis éprouvés, sans être certain de les remplacer par de nouveaux alliés.

Tel était l’état des esprits, lorsque la révolution française vint soulever dans les trois royaumes des sentimens très divers. Accueillie en Angleterre et en Ecosse, d’abord avec froideur, puis avec