Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/24

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qu’elle s’était dit qu’aucun sacrifice ne lui coûterait pour assurer à ce fils, dont les aspirations la troublaient cependant un peu, une carrière conforme à ses goûts et aux facultés singulières qu’avec un mélange de fierté et d’appréhension elle discernait vaguement en lui. Des souffrances de son cœur et de la gêne matérielle de sa vie elle était portée d’avance à faire assez bon marché. Admirablement dévouée, riche seulement de tendresse, elle sentait qu’elle ne pouvait être généreuse qu’au prix des plus douloureuses privations. Mais des scrupules d’une nature plus intime suspendaient aussi sa résolution. Qu’adviendrait-il de son fils à Paris et quelle serait sur sa jeune âme innocente l’influence du séjour dans cette ville si redoutée des mères de province et dont le renom était particulièrement en discrédit dans la petite capitale de la Savoie ? C’est du jour où, après de longues perplexités et beaucoup de déchiremens, il arracha enfin le consentement de sa mère que date le développement de la vie intellectuelle et morale de Lanfrey. Elle commença pour lui plus tôt que pour un autre, parce qu’il eut de bonne heure à en porter seul toute la responsabilité clairement entrevue et fermement acceptée.

Chez Lanfrey l’homme fait a beaucoup retenu des sentimens de l’enfant : une certaine ardeur naturelle, naïve et franche, l’excès de sévérité dans les jugemens, l’impossibilité de taire ou seulement d’affaiblir l’expression de sa pensée, et cette confiance un peu présomptueuse en soi-même et dans sa destinée qui ne messied pas absolument aux jeunes gens, lorsqu’elle n’a point été démentie dans l’âge mûr, tandis que l’enfant possédait, par anticipation, certaines qualités, ou, si l’on veut, certains défauts qui ont influé sur sa carrière d’écrivain et d’homme politique. Dès sa seizième année, il était déjà replié sur lui-même et d’humeur naturellement solitaire, un peu hautain, avec des allures réservées et modestes, assez dédaigneux des avis, et même de la bonne opinion d’autrui. Ce n’est pas qu’il fût absorbé dans la contemplation de son individualité. Il n’y a jamais eu trace chez lui de cette disposition maladive qui consiste à analyser égoïstement ses moindres impressions, et à faire de soi-même le centre autour duquel le monde entier gravite. Loin de là, personne n’a été plus entièrement possédé que lui par les préoccupations générales de son temps ; personne ne s’est de meilleure heure et plus profondément passionné pour les grandes causes débattues de son vivant. Celle de la liberté fut la première qu’il ait embrassée pour ne la renier jamais, car il n’y avait d’égale à l’indépendance de son esprit que son inflexibilité. Elle a été incarnée en lui depuis le berceau jusqu’à la tombe. Elle faisait partie de son tempérament. Le culte intrépide qu’il lui a constamment voué ressort de tous ses