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déchirement pareil à celui que j’avais éprouvé en m’arrachant à ton étreinte maternelle. »

Mais ces impressions un peu douloureuses ne durent guère. Elles font bientôt place à des confidences pleines d’entrain sur ses occupations actuelles, sur les rêves dont il se berce pour l’avenir de sa carrière littéraire.


Paris, 28 janvier 1847.

… Gardez-vous bien, je vous prie, chère mère, de vous repentir du bien incalculable que vous m’avez fait en me mettant à Paris, et d’écouter les craintes que vous suggèrent votre sollicitude et votre inexpérience des choses qui sortent du cours ordinaire de la vie. Continuez de vous fier à moi comme vous l’avez fait jusqu’ici, et tout ira bien… Je crois que ce sont mes projets que vous me reprochez. Vous les trouvez trop ambitieux pour moi. D’abord, je vous ferai remarquer que, dans ce siècle-ci où tout le monde peut prétendre à tout, ils n’ont rien d’exorbitant, et que tous les hommes qui sont aujourd’hui parvenus aux honneurs, à la gloire, au pouvoir, sont sortis d’une condition aussi et plus obscure que la mienne. Je vous dirai, en outre, que ces projets ont bien quelque chose de légitime, puisque des hommes d’état dont j’honore et je respecte infiniment le jugement les ont reconnus comme tels. Du reste, pour vous consoler de m’avoir mis à Paris, j’ajouterai que je ne les ai point pris ici, mais que je les ai eus dès l’instant où j’ai commencé à y voir clair. Vous avez donc à vous applaudir de votre décision, car toujours est-il que, si j’échoue, j’échouerai avec moins de honte que je l’eusse fait si je n’étais jamais venu ici. D’ailleurs je ne vois nullement que ces projets puissent être incompatibles avec votre repos, tant s’en faut. Au lieu de mener cette vie dissipée et furibonde comme tant d’autres la mènent à mon âge, je resterai auprès de vous bien paisible ; je me contenterai de peu ; je m’enterrerai dans mes études, puis quand le jour de recueillir le fruit de tout cela sera venu, j’entrerai probablement dans une nouvelle période de ma vie plus grave, plus importante, plus mêlée aux événemens, plus agitée, en un mot, je n’en doute pas ; mais enfin cette agitation, c’est la vie même. On n’est homme qu’à la condition de passer par là. S’il me vient des malheurs, eh bien ! je les supporterai. C’est pour l’exercer que Dieu nous a donné la force. Vous autres mères, si l’on vous croyait, on passerait sa vie au coin du feu dans un bon petit ménage, à manger, à boire et à dormir. Fort bien ! mais croyez-vous que l’homme ait été mis sur la terre pour cela ? Non, il a été créé pour tendre sans cesse et par de vigoureux efforts vers la découverte de la vérité et vers sa propre amélioration. La vie n’est et ne doit être qu’une lutte parce qu’elle est une épreuve.