Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 44.djvu/722

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la facile conquête de Tunis, s’est bornée à exercer une influence utile, bienfaisante, par tous ces travaux et ces œuvres qu’un représentant de la colonie française énumérait récemment : restauration de l’aqueduc de Carthage, établissement du télégraphe, organisation du service postal, constructions de chemins de fer, création d’une banque de crédit, exploitations agricoles et industrielles. Il y a aujourd’hui 100 millions de dette tunisienne placés en France, plus de 50 millions de piastres de propriétés possédées par des Français, 200 kilomètres de chemins de fer construits, et autant de concédés. Il en est résulté une sorte de protectorat naturel, accepté par le gouvernement tunisien, fondé sur le sentiment des situations respectives, sur la contiguïté d’une frontière de 300 kilomètres, sur des intérêts communs de sécurité et de commerce. C’est là ce qui a existé pendant longtemps sans contestation, c’est ce qui existait encore il y a quelques années, lorsque tout a changé brusquement. Tunis est devenu comme un pays ennemi, laissant éclater son hostilité ou tout au moins sa malveillance, non-seulement par les déprédations tolérées sur la frontière, dangereuses pour la sûreté des provinces algériennes, mais encore par cette série d’incidens qui forment justement ce qu’on appelle aujourd’hui la question tunisienne.

Un jour, on met tout en œuvre pour déposséder une société française, la Société marseillaise, du vaste domaine de l’Enfida ; on va chercher dans la loi musulmane quelque disposition obscure et équivoque pour essayer d’invalider une transaction régulière. Un autre jour plus récemment, après avoir concédé à la compagnie de Bone-Guelma le chemin de fer de Tunis à Sousse, le gouvernement du bey rétracte ce qu’il a fait, impose des conditions nouvelles, suspend arbitrairement les travaux déjà commencés. Le représentant de la France, autrefois écouté en conseiller ami, est réduit à une lutte de tous les instans pour protéger des intérêts de toute sorte lésés ou menacés.

Comment s’est accompli ce changement ? Il est bien clair qu’on a cru le moment favorable pour secouer l’influence française, que tous les moyens ont été mis en jeu pour troubler l’esprit du bey, pour l’exciter à la défiance et à la résistance. Les revers de la France, l’éclipsé momentanée de sa gloire militaire, de son crédit diplomatique, l’idée bizarre qu’elle pourrait chercher une revanche dans l’annexion de Tunis, tout a été exploité. Les ennemis de la France, qui ne manquent pas à la petite cour du bey, se sont enhardis avec les circonstances, surtout avec l’appui et les excitations de quelques agens européens qui depuis quelques années ont fait de Tunis le quartier-général de leurs opérations. Ce que veut particulièrement l’Italie, ce qu’elle poursuit en ce moment à Tunis, on ne le voit vraiment pas bien. Croire que l’Italie veut de propos délibéré engager une guerre d’influence en pays barbaresque contre la France, c’est un peu difficile. Le gouvernement du Quirinal n’en est pas sans doute à méditer de lancer la nation italienne