Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/131

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l’escalier de la chambre où Chatterton va mourir, lorsqu’elle glisse renversée sur la rampe et retombe à genoux ; lorsqu’à la voix de son mari, elle se redresse, saisit sa bible et va s’affaisser, expirante, pendant que ses enfans accourent vers elle, toute la salle se leva ; il y eut un cri d’horreur, de commisération et d’enthousiasme. « Oh ! dans ton sein, dans ton sein, Seigneur, reçois ces deux martyrs ! .. » — Lorsque l’on vint proclamer le nom de l’auteur, M. le comte Alfred de Vigny, on resta debout pendant près de dix minutes ; les hommes battaient des mains, les femmes agitaient leur mouchoir. Jamais, depuis, je n’ai vu une ovation pareille. Si, comme on le dit, les succès de théâtre sont ceux qui flattent le plus l’amour-propre, Alfred de Vigny a dû, ce soir-là, s’enivrer jusqu’au délire. Je n’avais pas parlé, je n’avais pas applaudi ; j’étais terrifié. Je sortis machinalement de la loge ; lorsque j’en franchissais le seuil, ma mère, qui avait les yeux rouges de larmes, me dit : « Qu’as-tu donc ? » Le son de sa voix brisa la torpeur dont j’étais enveloppé ; je voulus répondre et je perdis connaissance. Je sentis confusément que l’on m’emportait et je revins à moi par une crise de sanglots et de spasmes qui était une crise nerveuse. Ma mère passa la nuit près de moi et plusieurs fois me réveilla pour dissiper les cauchemars qui m’agitaient. Le lendemain, elle me disait en souriant : « Te voilà condamné au cirque Olympique pour longtemps encore. » Un de mes parens auquel on conta l’aventure me proposa de me conduire chez Alfred de Vigny, qu’il connaissait ; je refusai avec effroi ; il me semblait que je tomberais foudroyé comme devant un dieu.

Ma mère regretta de m’avoir conduit à cette soirée solennelle ; il était trop tard ; c’en était fait pour toujours, le goût, la passion des lettres m’avait saisi et ne devait plus me quitter. Je n’imaginai pas qu’il y eût au monde une fonction plus belle que celle de l’écrivain indépendant et désintéressé ; après tant d’années, après tous les incidens, toutes les tentations de l’existence, je n’ai point varié d’opinion à cet égard ; si j’avais à recommencer ma vie, je ne choisirais pas d’autre carrière, sachant qu’à défaut du bonheur qui n’est point de ce monde, on y trouve le repos et le calme fortifiant de la solitude. Je ne pensais guère à cela, au cours de mes treize ans ; je ne voyais que l’émotion poignante que j’avais éprouvée et je rêvais de la renouveler le plus souvent possible. Puisqu’il m’était interdit d’aller au théâtre, je pouvais du moins lire les pièces que l’on y jouait et je fus pris d’une véritable rage de lecture. Tout mon argent de poche, — mes semaines, comme nous disions au collège, — fut employé à acheter des drames, des comédies et des vaudevilles. Je bâclais mes devoirs, j’apprenais à peine mes leçons ; au quartier, abrité derrière un rempart de livres habilement