Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/223

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courage. Mais la fureur même de sa défiance éveille le soupçon de Patrice : pour fermer si violemment son âme, il faut, que cet homme y cache un crime. Lequel ? La religion a des miséricordes pour tous. « Eh bien ! non, vous mentez, rugit le meurtrier ; je vais vous prouver que votre religion est vaine ! » C’est que l’idée lui vient d’une gageure diabolique : il veut éprouver le prêtre en lui jetant à la face l’aveu de son forfait ; il veut l’induire, ce saint, en colère humaine ; il se fait fort ainsi de le confondre et de le bafouer : « Le voilà donc, ce tartufe, qui m’offrait le pardon ; il lève la main sur moi comme je l’ai levée sur son père ; le voilà convaincu de présomption et d’imposture et forcé de confesser la vanité de sa foi ! » Je ne cite pas le texte, mais je résume la scène : en effet, le prêtre, torturé toujours par de plus cruels soupçons, s’avance sur le meurtrier ; à l’aveu du crime, il redevient homme, il saisit une arme, il va frapper ! Son ennemi triomphant ricane devant la mort ; mais ce rire même du condamné rappelle le justicier à lui-même ; Patrice de Champlaurent laisse tomber l’arme : le prêtre l’emporte, le fils est vaincu.

Ce tableau, vous le voyez, pourrait s’appeler sur l’affiche : la Tentation de l’abbé Patrice ; et quelle analyse plus subtile que celle de cette tentation du confesseur par le pécheur ? Il ne s’agit pas, comme d’abord on avait pu le penser, de savoir si le prêtre perdra le meurtrier de son père au prix du secret de la confession : cette question n’offrirait pas un intérêt bien neuf ni bien abstrus. C’est un débat d’un ordre plus intime encore, plus secret, plus réservé, qui sollicite notre attention et qui touche nos âmes. Qui de nous d’ailleurs s’inquiète si le meurtrier sera puni ou gracié ? Sera-t-il absous, seulement, voilà ce qui nous occupe, non pour lui mais pour le prêtre. Le drame, encore une fois, est tout entier psychologique, et la scène n’est rien de plus qu’une tempête sous une tonsure. Or voilà justement ce qui nous captive et nous émeut ; et, quand je dis : nous, je ne parle pas seulement de nous autres théoriciens et critiques, suspects de parti-pris ou tout au moins de dilettantisme, je parle de tout le public, qui suit cette scène avec une angoisse croissante’. Cette scène, à elle seule, sauve le drame et range l’auteur parmi les écrivains de l’avenir. Notez que, tout naturellement, ici, parce que la pensée est forte, le style le devient ; il sonne plus solide que dans tout le reste de la pièce ; et même les acteurs sont gagnés, de ce coup, au bon naturel et à la vérité : M. Laray, qui tout à l’heure, déclamait son rôle d’une gorge terriblement emphatique, M. Laray devient ici le digne partenaire de M. Taillade.

Hé donc ! mesurez le succès que M. Buet aurait eu s’il avait pris seulement plus de confiance dans sa force, s’il avait respecté la dignité de son idée, s’il avait maintenu son drame sévèrement dans le monde moral, au lieu de l’éparpiller en de méchantes aventures ; s’il avait eu le courage de ne compter que sur sa pensée, d’oublier les