Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/695

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Bretagne, commandent à 50 millions de sujets. Ils prodiguent à leur suzerain leurs empressemens, leurs grâces et leurs caresses, mais leur fidélité est douteuse, et ils disposent de 300,000 soldats. On leur a représenté plus d’une fois par voie d’insinuation qu’ils se ruinaient en armemens, que leurs dépenses militaires étaient extravagantes. Ils n’entendent pas raison, et ils se fâcheraient peut-être si on s’avisait de contrarier leurs goûts ou de contraindre leur humeur. Ils adorent les gros bataillons et regardent à la quantité plus qu’à la qualité. Leurs troupes prêtent à rire, on les plaisante sur leurs canons détraqués, sur la gaucherie de leurs manœuvres. Toutefois, l’an passé, elles ont fait campagne avec les Anglais dans l’Afghanistan, et on convient qu’elles s’en sont assez bien tirées. Est-on sûr de les avoir toujours pour soi, et n’est-il pas bon de se prémunir contre certaines surprises ? Ces amis tièdes et ondoyans seraient de dangereux ennemis.

Un revenu qui n’est pas élastique, des dépenses qui le sont trop, un budget militaire qu’on ne peut réduire et qui ne peut que s’accroître, une dette publique qui en vingt ans s’est augmentée de 100 pour 100, voilà ce qu’un Anglais appelle les quatre plaies de l’Inde. M. de Tchihatchef a remarqué à ce propos que l’Algérie est mieux partagée, que les forces productives y suivent une marche constamment ascendante, qu’avant peu la recette balancera la dépense. Il prévoit aussi que les indigènes finiront par s’accommoder de leur sort, que dans un avenir prochain les mouvemens insurrectionnels qui pourront encore se produire ne seront plus que des tentatives locales, faciles à réprimer, et que rien n’empêchera de réduire le chiffre des forces militaires mises au service de la colonie. — « Greffée sur la métropole comme un gigantesque parasite, ajoute-t-il, n’ayant d’autre suc nourricier que celui de l’arbre vigoureux qui le supporte, l’Inde britannique continuera indéfiniment cette végétation d’emprunt. Il en est autrement de sa jeune sœur africaine, qui a toute chance de venir un jour occuper sa place dans la grande famille des états vivant de leur propre vie et n’ayant pas besoin de protection étrangère. »

Nous souhaitons qu’en ce qui concerne l’Algérie les bienveillantes prédictions de M. de Tchihatchef se réalisent dans le plus bref délai. Mais il faut faire leur part aux accidens imprévus, qui déconcertent les plus beaux plans de conduite et traversent les plus sages résolutions. Il est difficile dans ce monde de faire exactement ce qu’on veut. Souvent on fait moins, quelquefois aussi on fait plus, et les conséquences en sont également fâcheuses. Les puissances qui ont des colonies sont sujettes à des entraînemens qu’il serait injuste de leur imputer à péché. Une conquête en amenant une autre, elles passent pour avoir des appétits insatiables, et on les accuse de ne songer qu’à s’arrondir ; le plus souvent elles ne s’agrandissent que pour conserver ce qu’elles ont. Dieu