Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/208

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— Je le veulx bien, madame, dit le roi ; je vous donne les corps et en retiendray les restes. » Quatre jours après, bien que fort malade, elle voulut aller visiter le cardinal de Bourbon, qui était prisonnier ; elle pleura longuement avec lui. Rentrée dans sa chambre, elle ne put souper ; le mercredi, veille des Rois, treize jours après la mort du duc de Guise, elle mourut (5 janvier 1589). Dans quelles pensées ? On peut se le figurer ; elle laissait la France déchirée, divisée, menacée de plus de maux encore qu’elle n’en souffrait depuis trente ans, son fils exécré et maudit des deux partis, couvert du sang de ce Balafré qui était l’idole des catholiques. Elle avait prétendu dicter tous les actes de ce fils adoré, et voilà qu’il lui prouvait qu’il était bien libre en commettant un crime ! Elle lui avait appris à mentir et à dissimuler. Sa dissimulation cachait maintenant des gouffres où elle n’osait plus plonger le regard.

L’histoire a quelque peine à porter un jugement définitif sur des figures aussi énigmatiques que celle de Catherine de Médicis. Quand on a dit qu’elle aimait les arts, qu’elle apporta en France la grande élégance italienne, qu’elle fut une reine laborieuse, pénétrée de ses devoirs, qu’elle apporta dans sa fonction du sérieux, de l’application et même une sorte de grandeur, on a dit à peu près tout ce qu’on peut dire à son éloge ; car, épouse, elle avilit, si cela se pouvait dire, la fidélité conjugale par de longues et basses complaisances ; mère, elle déshonora l’amour maternel en corrompant ses enfans pour mieux les tenir dans sa dépendance jalouse ; reine enfin, elle plongea le royaume dans un abîme de maux par sa duplicité, ses retours, ses intrigues, ses faiblesses, par sa haine native des gens de bien. Si ses fautes furent grandes et purent à la fin s’appeler des crimes, son châtiment fut exemplaire. Elle vit tomber autour d’elle, frappés comme d’une main céleste tous ces fils à qui elle avait voulu donner des couronnes ; comme une nouvelle Niobé, elle les vit, l’un après l’autre, terrassés ; elle mourut enfin avec l’horrible pensée que tout ce qu’elle avait fait était resté inutile et avec la vue de son fils préféré couvert du sang d’un Guise assassiné dans un lâche guet-apens.


A. LAUGEL.